« Une journée à la plage » : texte préparatoire pour « Etylomogies »

 

Grunt

 

On dit d’abord qu’elle a souri. C’est ce qui revient toujours quand on parle de cette journée. Elle s’est levée, elle a regardé le ciel et elle a pris quelques instants pour graver ce souvenir dans sa mémoire et profiter pendant une poignée de secondes des rayons du soleil sur son visage. Le sable était chaud sous ses pieds, il la brulait un peu. Elle a regardé vers la mer, on voyait que sa fraicheur l’attirait. Elle ne voulait plus rester là à attendre paresseusement que le temps passe, disait-elle. Elle voulait se dégourdir les jambes. Alors elle a marché vers le bord de l’eau.

Le sol de plus en plus mou absorbait ses pas et rendait le monde confortable, chaud, accueillant. L’eau qui vint lui lécher les chevilles la sortit de la torpeur dans laquelle la chaleur l’avait plongée et elle laissa échapper un rire qui s’entendit depuis la dune où nous étions restés. Elle ne retournerait pas sur la plage, avait-elle dit, ou en tout cas, pas tout de suite. Son corps tout entier tourné vers le large semblait réclamer la langue fraiche de l’eau salée. Nous étions un peu jaloux de ce rire-là, nous-même terrassés par le soleil, couchés sur le sol, mais nous n’y arrivions pas, nous n’arrivions pas à la rejoindre, à nous lever comme elle pour aller se jeter dans l’eau froide. Nous la regardions faire et c’était presque suffisant.

Arrivée sur le bord, elle a regardé ses pieds à travers l’eau translucide, le temps de s’habituer aux froides températures. Et puis, elle a planté ses yeux dans l’horizon en avançant un peu, à mi mollet. Le bruissement des vagues, leur léger balancement, le ciel sans nuage qui aplatissait le panorama, tout l’apaisait. Ses mains effleuraient la surface de l’eau ; elle y a plongé les bras.

Elle a marché encore un peu. Son regard était toujours suspendu au ciel quand elle s’est immobilisée, la mer à la poitrine. Elle a penché la tête légèrement vers l’arrière, et j’ai su, à ce moment-là, qu’elle nous avait oubliés, nous et la plage, nous et la dune, et tout ce qu’elle avait laissé sur le sable. Je crois – ou peut-être en ai-je simplement envie – je crois qu’elle était alors parfaitement heureuse.

Dans sa contemplation, elle ne s’est pas rendue compte que ses pieds engourdis par le froid ne lui répondaient plus. Elle a voulu lever une jambe, peut-être pour faire un pas de plus, mais il n’y eut que le vide quand elle la reposa. Elle perdit l’équilibre, but la tasse, tenta de retrouver le sol, mais ses pieds battaient frénétiquement dans des profondeurs qui paraissaient sans fin.

C’est là qu’elle s’est tournée vers le rivage.

Les vagues l’avaient emportée beaucoup plus loin qu’elle ne pensait. Elle dérivait. Tétanisée, elle ne bougeait presque plus.

A chaque fois qu’une vague la soulevait au-dessus d’une autre, elle harponnait mon regard pour rejoindre la rive. Un regard plein d’angoisse au fond duquel l’horizon s’était morcelé, comme un miroir aux alouettes brisé. Elle me regardait, elle me regardait avec insistance, comme un appel, un cri du cœur, un cri de bête traquée sortant de sa rétine. Il n’y avait plus aucune illusion dans ce regard-là. La mer avait brisé ses dernières certitudes.

Alors, moi, je n’ai rien fait.

Je l’ai laissée partir.

Je préférais encore ça que d’être celui qui lui dirait qu’il faudrait pour toujours rester sur la plage, et ne plus jamais en bouger. Je préférais ça que d’être responsable de la disparition de son sourire.

Elle s’est éloignée, et pendant quelque temps encore, j’ai vu le sommet de son crâne rebondir au rythme des vagues. Et puis, tout d’un coup, plus rien.

Elle a disparu
et tout l’espoir du monde est parti avec elle.

Pour tout dire, je ne sais pas aujourd’hui si elle a rejoint l’autre rive, ou bien si elle est morte entre temps.

 

 

*Texte écrit en préparation à ma nouvelle Etylomogies, gagnante d’un recueil publié par Librinova*

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