La maladie de plâtre

Je sais pas comment vous expliquer, docteur… j’ai toujours eu une bonne santé, pourtant, mais là… tout va de travers. Ca a commencé brutalement… les jambes coupées, voilà. J’ai eu un malaise, le sol qui flanche au-dessous de moi et depuis ça, j’ai comme deux poids morts sous le ventre que je traine à longueur de journée. Non, je ne suis pas paralysée, d’accord… mais presque ! Vous croyez que c’est quoi ? La moelle épinière ? J’y ai pensé parce que figure-vous que j’ai des douleurs terribles dans le dos. Comme si ma colonne vertébrale ne tenait plus rien. Je suis comme… désossée. C’est possible ça ? De perdre un os en route ? Oui, je m’en serais rendue compte mais tout de même, ça expliquerait les douleurs musculaires : si tous mes muscles doivent se débrouiller tout seuls pour tenir en place, je laisse imaginer le tableau. Enfin, vous connaissez votre métier, bien sûr. Oh, je sais bien que vous avez du voir des choses bien pires mais je ne suis pas une chochotte, docteur ! Si je vous en parle, c’est bien que quelque chose ne va pas. Vous comprenez… c’est comme si plus rien ne marchait en moi, vous voyez ? Comme si tout s’était arrêté, comme si tout faisait grève. Comme si tout refusait de fonctionner.

Je vous ai dit que je n’arrivais plus à manger non plus ? Rien de rien ! Plus aucun goût, j’ai une atrophie des papilles, je crois. Ou alors, l’impression de ne plus avoir de ventre, ça vous dit quelque chose ? On dirait qu’il est plein de ciment. C’est faux bien sûr, je n’en ai pas mangé, je vous rassure. Mais je le sens, là, le ciment. Plus rien ne bouge là-dedans, plus rien ne gigote, ça respire plus. Ca doit bien vouloir dire quelque chose, mais j’ai pas trouvé sur Google.

Mais en fait docteur… c’est cette fatigue, surtout, cette fatigue… C’est épuisant de transporter un corps qui ne veut plus vivre, vous voyez ? Un corps qui hiberne, qui s’est éteint… c’est épuisant, docteur, épuisant. Je sais pas, il faudrait peut-être remplacer des choses? On fait tellement d’organes artificiels, aujourd’hui, il y a bien des solutions pour me soulager, m’aider un peu, pour ne pas que j’ai à me porter moi tout seule, non ? Ca marche comment, un cœur en métal, par exemple ? Je pourrais faire moins d’efforts avec ça, vous croyez ?

Oh non, non, je n’ai pas besoin de pilules, de comprimés ou de piqûres de je ne sais quel fortifiant, non, rien de tout ça docteur. Ce n’est pas pour ça que je suis venue. Mais vous qui vous y connaissez là-dedans, dans tout ce qui est psychanalyse, psychologie, psychiatrie, tout ce qui touche à ça, vous voyez ? Vous qui savez comment faire, docteur, peut-être que vous, vous pourriez… peut-être que vous, vous arriveriez à lui parler, docteur. Il faut lui dire de revenir, docteur, il faut lui dire de revenir.

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