Poison Ivy

Fleurs - Maya

(Peinture de la très talentueuse Maya Noriega)

Jour 7

J’ai reçu des fleurs coupées comme preuve de son amour. Elles sont belles, elles sont fraîches, elles embaument. Elles sont vives comme sa manière d’aimer, elles sont douces comme ses mains, et au cœur, il y a ses yeux qui me regardent. Leur parfum voluptueux m’enveloppe comme il sait si bien le faire. Je les ai posées sur le rebord de ma fenêtre. La simple vue de leurs couleurs me transporte. Elles m’emmènent loin, très loin d’ici, des milliers d’années en avant, au-delà des frontières. Quand je vois leurs étamines, je crois au miracle : dans dix ans, elles seront toujours là, fraîches comme au premier jour, sur le rebord de ma fenêtre.

 

Jour 45

J’avais raison. Les fleurs ont poussé en parallèle de nous. Sans même que je m’en aperçoive, elles ont grimpé le long de mon mur, tout en haut, jusqu’en haut. Elles touchent presque mon toit. Leurs tiges forment un rideau de fibres fines, délicates, devant mes fenêtres. A travers, le soleil perce dans mon cocon. Gouttes de soleil à mes pieds. Chaque jour, elles grandissent, de plus en plus vite. Je ne pensais pas qu’il était possible que ce soit si rapide. Jusqu’où vont-elles aller ?

 

Jour 90

Des racines sont apparues. Cette fois, je ne m’y attendais pas, vraiment pas, pas du tout. Je ne savais pas que les fleurs coupées pouvaient en avoir. C’est une preuve encore, celle d’un miracle. Ce doit en être un. C’est la seule explication. Elles se sont trouvées si bien, ici, qu’elles ont décelé dans mon parquet un terreau d’abondance. Je vais devoir en prendre soin. Les racines à l’air, ça ne peut pas leur faire du bien. J’ai trouvé un pot. J’ai mis un peu de terre dedans. J’y ai versé de l’eau. Et je l’ai laissé là, au pied de ma fenêtre. Je n’ai eu besoin de rien faire d’autre. Elles ont trouvé leur chemin toute seules.

 

Jour 120

Le pot était bien trop petit. J’ai été bête, aussi. Une si grande plante, dans un si petit pot. A quoi est-ce que je pensais. J’ai failli les abîmer, pire, failli les tuer parait-il. Heureusement, elles sont résistantes. Il leur faudrait plus que ça pour qu’elles ne m’aiment plus. Et puis, surtout, j’ai retrouvé la raison. J’ai creusé une tranchée dans mon salon pour qu’elles puissent s’y installer. Elles ont l’air de s’y plaire. Leurs tiges s’allongent. Elles ont atteint ma cuisine, ma salle de bain. Moi qui croyais que tout était fichu, j’ai vu hier apparaître des bourgeons. Je lui ai promis que je ferai plus attention.

 

Jour 154

Il y a des épines, aussi. Ca ne me surprend pas. Les fleurs de passion ont toujours quelque chose de piquant. C’est ce qui fait qu’elles sont aussi fascinantes.

 

Jour 213

Elles ont atteint ma porte d’entrée. Elles bloquent la poignée. Ce n’est pas grave. J’ai tout ce dont j’ai besoin ici. La plante me nourrit. Elle me protège du monde extérieur. Nous sommes très unies. Elle sait ce qu’il me faut. J’écoute le bruissement entre ses branches. Sa chanson rassurante. Elle a raison. Je n’aurai plus à souffrir. Aujourd’hui, je peux me reposer dans son feuillage. Elle ne me laissera jamais tomber. Je n’ose pas lui dire que ses épines, parfois, me font mal. Ce n’est pas la peine. Il suffit de trouver la bonne position. Je bouge une liane, de-ci, de-là. Un tout petit réarrangement. Je m’adapte. Elle aussi s’adapte à l’exiguïté du lieu, après tout. Elle n’a pas le choix non plus. Je ne peux pas lui en vouloir d’avoir bloqué la porte. Où serait-elle allée ? Et surtout, qui la nourrira, elle, si je m’en vais ?

 

Jour 342

 Les bourgeons grandissent en branches nues. Elles m’agrippent l’épaule avec leurs griffes en bois.

 

Jour 368

Je ne sais plus où aller. Tout est envahi. Lianes, épines, branche, obscurité, griffures. Encerclée. Je crois avoir trouvé une parade. Une porte de sortie. Je ferme les yeux. Là, à l’intérieur, je me retrouve. Espace inviolé. Inspiration. Expiration. Mon paysage est vaste.

 

Jour 412

Je sens une branche descendre le long de mon œsophage.

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