Encore un matin – vol spatio-temporel au départ de l’Ardèche vers le Canada avec escale au Vietnam.

  IMG_5444Haida Gwaii

Je suis sortie sur la terrasse, ce matin, juste pour prendre l’air. Il faisait frais encore, c’était les derniers souffles de fraîcheur de ces matins paresseux qui mettent du temps à admettre que la journée doit commencer. Perchée sur le petit rebord en bois pour m’élever au-dessus du mur de pierre, je peux voir, au-delà de la départementale, les gorges de La Beaume tenant la garde solennellement autour de la rivière. Ce matin-là, la brume s’attardait sur l’Ardèche, un voile gris-blanc glissant comme des doigts entre les arbres et sur les roches. On dirait que le matin a autant de mal à se lever que moi. Il reste entre-deux, bloqué entre le rêve et le réveil. C’est peut-être pour ça qu’on s’entend aussi bien.

En un glissement de brume, le matin m’a emmenée loin d’ici et loin de ce moment. Je me suis retrouvée à Sapa, tout au nord du Vietnam. Les mêmes mains nuageuses s’agrippaient là-bas aux rizières en terrasse qui plissaient les pentes des montages d’un vert vif. Le froid y était plus mordant et l’air plus humide. C’était la dernière étape de notre voyage dans ce pays. Nous avions pris un bus de nuit au départ de Hanoi. La route avait été longue et un peu inquiétante. Vers trois heures du matin, le bus s’était arrêté au milieu de nulle part et le chauffeur était parti. Le claquement de sa portière m’avait tirée du sommeil, sur la dernière banquette, tout à l’arrière, la meilleure, celle qui est la plus large et où deux personnes peuvent se coucher. Toutes les autres places n’étaient que des sièges individuels avec un motif léopard un peu kitsch, sur lesquels on pouvait à peine se tourner. D’abord, ce fut l’incompréhension. En essuyant la condensation qui s’était formée sur les fenêtres, nous avons vu un parking et presque rien autour. Petit à petit, d’autres passagers se sont réveillés, ont essayé de sortir, mais la porte était fermée à clef. Nous avons attendu, pensant que le chauffeur avait peut-être besoin de faire un arrêt mais il ne revenait pas. J’avais surtout envie de rire de la situation. Ce n’était pas la première fois que quelque chose comme ça se passait : souvent, on ne prenait pas la peine de nous expliquer pourquoi nous nous arrêtions, pourquoi nous changions de route ou pourquoi nous devions attendre si longtemps que quelque chose se passe. D’expérience, LA chose finissait toujours par se passer : il suffisait de patienter et j’avais assimilé que recevoir l’explication ne changeait absolument rien au résultat. Autant profiter de la large banquette et du silence moite du bus.

Mais Casey avait envie de fumer et d’autres voyageurs commençaient à s’inquiéter. Et si le chauffeur était parti avec nos papiers de réservation d’hôtel ? Lorsqu’il est revenu, plusieurs personnes se sont jetées sur lui pour avoir des explications, récupérer nos factures, mais sa réponse était toujours la même : « I don’t know, I don’t know », disait-il avec un mouvement de tête agacé et des mains qui s’agitaient comme pour nous dire de le laisser tranquille. Deux passagers vietnamiens ont été envoyés pour communiquer avec lui. « Il faut attendre six heures du matin », nous ont-ils expliqué. Deux heures plus tard, effectivement, nous étions libérés. À la sortie du bus, un homme a appelé mon nom pour nous emmener au Mountain View Hostel. Voilà, la chose était arrivée.

Les rues étaient glacées : nous avions perdu une bonne dizaine de degrés en montant jusqu’ici. Les petites rues de Sapa glissaient le long de la montagne et me rappelaient presque celles d’une station de ski. Des femmes aux vêtements épais et noirs liserés de rouge, de vert et de bleu marchaient dans la ville avec, sur leur dos, un grand panier d’osier. D’autres ouvraient des boutiques remplies de babioles destinées aux touristes qui arrivaient. Dans l’air étaient mêlés le froid piquant, gonflé de fantômes de neige, et la chaleur qui venait de mon souffle, sortait de mes narine et réchauffait ma gorge. Le froid a toujours été mon allié alors que le soleil m’agresse. Ses rayons se plantent sur ma peau et m’ouvrent en deux. Je me sens prise au piège, incapable de me protéger de cette étreinte étouffante qui me liquéfie dans la lourdeur de l’air. Mais la neige et l’obscurité font au contraire frémir une lumière à l’intérieur, elles rendent plus évidente la chaleur de mon corps, le cocon de ma peau, la tiédeur de mon souffle qui traverse ma gorge.

Un bruit sur la terrasse m’a ramenée ici. Mais à l’arrière de ma gorge, il y avait toujours cette chaleur avec une couleur et un goût caractéristiques, indescriptibles. J’ai tiré le fil, suivi le halo jusqu’à sa source. De derrière mes vertèbres semblait sortir la même lumière qui brillait à Sapa, coulant tout le long de ma colonne vertébrale pour venir s’ancrer dans mes reins. Inspiration, expiration. Inspiration – les gouttes d’humidité dans l’atmosphère emmenaient avec elles un parfum de boue et d’herbes mouillées et j’ai glissé de nouveau à l’autre bout du monde.

Roberts Creek, British Columbia, Canada. Je me réveillais toujours quelques minutes avant que les enfants, Gretchen et Solomon, ne viennent dans la cuisine. Mais Chris s’y affairait souvent déjà, préparant le petit-déjeuner avec cette énergie qui ne le quitte jamais. Quand les enfants arriveraient, comme tous les matins, il leur dirait: « Chut… », pour ne pas qu’ils me réveillent. Moi, je ne faisais pas un bruit, goûtant ce moment où j’écoutais leurs voix pendant qu’on me croyait endormie. Je restais un moment allongée dans le lit, regardant les arbres à travers la fenêtre en V inversé. Dans cette maison biscornue, tout droit sortie d’un conte ou de l’imagination d’un architecte sous acide, un pont reliait une moitié de la maison à l’autre. Il enjambait un petit chemin qui descendait jusqu’à l’océan et la plage recouverte de gros galets et de troncs d’arbre qui avaient été abandonnés par la tempête. Ma chambre, elle, était recouverte d’un long toit mansardé qui descendait jusqu’au sol. Une porte s’ouvrait juste sous les arbres, devant une haie qui séparait le terrain de la route. L’année précédente, pendant l’été, nous avions passé un long moment devant cette porte avec les Mud Girls, au retour d’un festival organisé dans un champ, en face de la maison de Cass et Jason. Elles riaient et parlaient fort et je me délectais simplement de leur présence, de leur force si ancrée, si imposante, pareille à tous les arbres du Canada, dans laquelle j’avais l’impression, peu à peu, d’infuser. Quelqu’un avait sorti une guitare et s’était mis à chanter un air de Nouvelle-Zélande…

« Cause it’s hard to see us sinking

When we’re light enough to float

And I’m done with all this thinking

I just can’t wait for us to go »

… et sur le porche de cette petite pièce en V inversé, tout le monde s’était tu.

IMG_3038Roberts Creek

La chambre était humide, toute la maison était humide. Les vieux murs ne nous protégeaient pas de toute la pluie gouttant des arbres qui s’embrassaient au-dessus de nous. Quand je sortais de la chambre, le poêle à bois avait déjà été lancé, et Amanda-Rae était assise à la petite table juste à côté, avec une tasse de café et son caniche, Churro, sur les genoux. Je m’installais avec elle, attendant de savoir ce que nous ferions aujourd’hui. Si nous allions partir travailler sur la maison en cob, cette petite maison de hobbit en argile et en paille qu’elle construisait à Half Moon Bay, sur le terrain de ses beaux-parents ou si nous allions plutôt fabriquer des pommades, des savons ou des élixirs d’herboriste dans sa petite cabane en bois qu’elle avait posée dans le jardin de Michelle, un peu plus loin dans le village. Quoi que nous fassions, l’humidité serait là, l’humidité de la côte ouest canadienne au bord de l’océan, et avec elle, ses odeurs de sous-bois et le crépitement du feu dans le poêle. Là encore, sentir ce froid mouillé autour de moi me faisait aimer d’autant plus la chaleur dans mes entrailles, le profond réconfort de vivre avec Chris et Amanda-Rae, de regarder pendant des heures des épisodes de Buffy contre les vampires avec Churro dans les bras pour nous récompenser d’avoir transporté à la pelle des kilos et des kilos de graviers pour tapisser le sol de leur future maison. Et puis, il y avait ces messages en flot continu venus tout droit de Lake Louise, dégringolant sur les montagnes Rocheuses, traversant la vallée de l’Okanagan couverte de vergers, puis le détroit de Georgia et ses innombrables petites îles plongées la brume pour arriver là, sur la Sunshine Coast, à Roberts Creek, et faire vibrer mon téléphone en même temps que mes tripes. Tout autour de moi semblait grouiller de petites bestioles se nichant dans la boue, des champignons sortaient de terre, l’humus se gorgeait d’eau pour se préparer un cocon pour l’hiver dans lequel pousseraient les plantes qui pointeraient leur nez au printemps – et moi aussi, dans mon ventre, je sentais ce fourmillement presque enfantin et l’envie de jouer avec la boue. Je m’émerveillais de tout – émerveillée dans le bus, plongé dans la nuit dès 17h, qui me déposait au milieu de nulle part pour rentrer jusqu’à la maison magique à la lueur de mon téléphone, émerveillée par le ciel toujours rose qui se couchait sur la mer le soir, émerveillée par cette foule faite aussi bien de retraités que de fana de hula houp déguisés en licorne, se pressant au Legion dès qu’il ouvrait ses portes pour venir écouter tout ce qu’il s’y passait – qu’il s’agisse d’un DJ set électro ou d’un chanteur venu de Vancouver avec un accordéon, des mélodies yiddish et beaucoup de whisky dans le sang. Je n’avais jamais compris, auparavant, à quel point l’automne pouvait être vivant. Mais je sentais cette fois tous les micro-organismes se régaler des feuilles en décomposition, je sentais la souplesse de la terre plus que jamais vivante, et tout ça, je le ressentais en moi – quelque chose se décomposait dans un joyeux fourmillement pour faire place à une nouvelle peau.

Le trafic sur la départementale, en-dessous de ma terrasse, s’est accentué. Les doigts nuageux ébouriffant les arbres et la multitude des oiseaux de printemps étaient de plus en plus recouverts par le son des voitures. À chaque passage, le bruit du bitume qui se froisse sous les pneus me traversait comme un frisson, de gauche à droite, de droite à gauche. J’étais revenue en 2020, j’étais revenue en Ardèche. Mais j’avais ramené de mon voyages dans le temps la souplesse de la terre et son fourmillement d’automne, niché là, dans mon bassin et dans mon ventre. L’humidité de Roberts Creek semblait même remonter jusque dans mes yeux. Pour la première fois depuis longtemps, il se passait quelque chose dans mon corps. Des sensations invoquées qui correspondaient peut-être à d’autres temps, à d’autres lieux, mais des sensations quand même. C’était comme un tube de peinture au creux de l’estomac sur lequel on appuyait et qui faisait jaillir des couleurs sur un toile terne.

Le trou noir s’est ré-ouvert il y a presque un an. C’était peut-être logique : après l’automne vient toujours l’hiver. Une fois de plus, il a tout englouti, dérobé ma capacité à sentir le vivant. Depuis ce moment-là, les souvenirs qui me restent n’ont plus ni couleur ni odeur. Les dernières images animées sont celles d’un match de hockey amateur et d’une étreinte devant le Samesun Hostel de Vancouver. Les mois qui ont suivi ont été un défilé d’instants sans émotions. Mais cette chaleur qui sort de mes vertèbres et le souvenir de l’humus dans mon bassin, c’est un pas vers la vie, un pas hors du trou noir. J’espère que dans quelque temps, quand je me souviendrai des mois passés ici, je retrouverai le parfum acidulé du jasmin en Ardèche et la fraîcheur des rivières et des grottes. J’espère que ces instants auront laissé suffisamment de traces en moi pour que je puisse retisser ces liens au monde qui pendent encore, sans but, pour me hisser hors du vide et voir l’arrivée du printemps.

IMG-5908Entre la Sunshine Coast et Vancouver Island

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