Virtu-elle

Excuse-moi si tu ne m’entends pas ou si tu crois que je ne t’écoute pas. Pourtant, j’essaye de parler fort. Et excuse-moi aussi si je souris un peu trop poliment en hochant la tête, en riant à tes blagues et que tu n’y crois pas toujours – j’ai un peu perdu l’habitude. Je prends exemple sur quelques pubs que j’ai vues aujourd’hui, mais ça ne fait pas très sincère – si ? Excuse-moi surtout si quand tu touches mon bras, ta main passe à travers, et si tu crois brasser de l’air. Ca m’arrive encore souvent – parfois. Il me manque encore de temps en temps quelques appuis pour rester connectée.

Je n’ai pas eu une vie pourrie, loin de là. Ce n’est pas ça qui m’a mise dans cet état. Mais il y a toujours eu chez moi un truc qui venait me grignoter, au creux du ventre, au creux de la tête, une bestiole qui s’en allait jamais. Elle avançait, elle grignotait tous les jours un peu plus et j’ai eu peur, par moments, qu’elle me fasse disparaitre vraiment. Qu’elle me grignote tellement qu’il ne resterait qu’un trou d’air, une silhouette découpée dans le paysage. Alors je passais des heures devant la glace, les mains sur le visage, pour m’assurer que j’étais toujours là. A vérifier mon nez, et puis mes joues et mes oreilles.

Mais c’est la bête qui a gagné – et le processus de flétrissement est devenu progressif.

J’ai commencé à disparaitre à l’adolescence – probablement comme tout le monde. Et comme tout le monde, j’ai abandonné mes rêves un par un, et chaque fois que l’un d’entre eux tombait à mes pieds sur le plancher, je me dématérialisais un peu plus. Et j’ai fini comme tu me vois : virtuelle.

Il a fallu que je me branche en réseau pour continuer à vivre : j’ai ouvert la Windows et je m’y suis jetée. Mes sensations sont devenues des courants électriques et mes paroles des lettres sur un clavier. Le seul moyen pour moi de continuer à exister. Mais je souriais bien sur les photos et c’était sans doute ça le plus important.

Voilà. C’est tout bête, mais c’est pour ça. Je m’excuse si tu ne me vois pas, si je suis un peu floue. Et je m’excuse si je suis là, devant toi, sans rien dire, mais quand tu as fermé la fenêtre, c’est comme si la tempête s’était soudainement arrêtée. Et sans les bruits des processeurs, je me rends compte que je hurlais. Alors je me sens un peu bête avec ce cri suspendu dans le vent –tu me regardes, et je ne sais plus trop ce que je suis censée faire. Te sourire au risque d’être moche ? Te parler ? Et si les mots ne sortaient pas dans le bon ordre ? Si au lieu de te demander si ça va, je te disais « ASV » ?

Et puis là, aussi, je ne sais plus trop contre quoi crier, alors que j’ai toujours envie. Et je ne sais pas pourquoi j’ai aussi mal alors que tout est calme. Je me dis que c’est des courbatures, sûrement, de tout ce temps passé à gueuler derrière mon écran.

Je ne suis pas bien sûre, encore, d’être prête pour la vie. Mais si tu restes là, je veux bien essayer.

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