Rééducation

Je me suis réveillée hier d’un long coma de plusieurs mois. Reçu des coups, traumatismes, hémorragie interne, pas très belle à voir, tas de chair inerte abandonné sur le pavé. Plaies béantes, larmes, morve, suintante au dessus comme au dessous. Il m’a fallu tout ça, il m’a fallu tous ces mois pour simplement oser rouvrir les yeux. Voir la lumière. Voir que le monde tournait encore, malgré tout, malgré l’horreur.

Je me suis réveillée là, vidée, sucée et absorbée par de longs tubes qui se plantaient dedans mes bras, mon cou, ma tête, mon ventre. Trouée de partout, petit fromage un peu pourri, et fromage sous anesthésie. Mon corps entier ne respirait qu’à travers eux, mes muscles ne s’oxygénaient que grâce au va et vient des pompes à quelques centimètres de moi. Je me suis réveillée là, dans une vie qui n’était plus la mienne, que je ne connaissais plus – vie mécanique et en plastique. Factice. Et seule.

Il m’a fallu tout réapprendre, chaque geste un par un, chaque particule du quotidien. Réapprendre tout ce qu’on a toujours cru acquis. Respirer, cligner des yeux, manger, dormir, ouvrir la bouche, parler, sourire, aimer. Retrouver des automatismes, chercher dans les tréfonds de ma mémoire pour savoir que je savais – ou tout du moins que j’avais su.

Il m’a fallu me débrancher, d’abord, renoncer à cette alchimie qui embrumait ma tête et me faisait croire en eux, ces longs tubes dont j’étais dépendante à la moindre envie. Il m’a fallu accepter que je pouvais marcher sans eux, avancer sans eux, vivre sans eux. Il m’a fallu prendre conscience que cette chair oubliée était en fait la mienne et non la leur, qu’ils ne pouvaient pas la commander à ma place. Que je n’avais plus besoin de leur perfusion. Je me suis levée, battue, j’ai lutté, hurlé, pleuré pour qu’ils reviennent, rampé, crié encore, et puis je me suis tue – et soudain, le silence.

Le silence doux comme un cocon dans lequel j’ai retissé chaque fibre de mon corps.

Et je suis là, maintenant, chancelante, hésitante, debout. J’avance à petits pas, doucement, prudemment. J’avance sur les heures, j’avance sur les jours, avec la minutie des grands rescapés, un pied devant, puis l’autre, et l’autre encore et ainsi de suite. J’avance avec lenteur, concentrée, un peu effrayée à l’idée de me sentir m’écrouler au dessous de moi. Les bleus et puis les courbatures raidissent un peu mes membres et m’empêchent d’avancer avec la même aisance qu’avant, mais j’avance malgré tout. Furtivement, en cachette, pour que personne ne soit témoin de ma faiblesse. Tout doucement, j’avance. Je réapprends la vie comme on remonte sur un vélo. Maladroitement. Sans petites roues. Je repars à zéro.

Je suis
en rééducation cardiaque.
Et mon coeur peu à peu réapprend à aimer.

Alors ne m’en veux pas, vois-tu, ne m’en veux pas. Si ce sont tes yeux que je fuis, et tes tubes qui m’inquiètent, et ta présence qui me redestitue de moi tant elle rappelle mon handicap. Ne m’en veux pas, vois-tu, ne m’en veux, mais il me faudra rêver encore un peu de toi. Adoucir ma vision du monde. Arrondir mes angle. Réapprendre à ne plus me méfier de toutes les ombres autour de moi.

Car ce sont des poings que je sens derrière chaque caresse, des injures que j’entends dans toutes les belles paroles et du vice que je vois au fond de chaque pupille.

Reste encore un peu là, au creux de mon cerveau.

Ne m’approche pas maintenant.

En attendant, souhaite moi un prompt rétablissement.

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