Une carte postale de Turquie

Nous sommes allongés à l’avant de notre voilier, le Volantis. Nous sommes partis de Bodrum il y a trois jours pour une semaine sur ce bateau de quinze mètres, à naviguer entre les îles grecques et turques. Une semaine à contempler l’horizon qui change de couleur toutes les heures, à s’arrêter sur des plages désertes qu’on ne peut atteindre que par la mer, à guetter le crissement de la ligne de pêche indiquant qu’un poisson a finalement mordu à l’hameçon, une semaine à s’émerveiller du bleu profond autour de nous et du calme de l’eau à la nuit tombée, une semaine encore à se croire aventuriers, à hisser la grand voile et à tourner le winch, tête échevelée et peau salée.

Il fait maintenant nuit noir au large de Knidos. Nous avons jeté l’ancre à une dizaine de mètres d’une crique entourée de hautes montagnes rocailleuses. Nous ne découvrirons la plage de sable blanc et la maison isolée d’un ermite qu’au matin, quand le soleil se lèvera. Pour l’instant, l’horizon reste un mystère.

On vient d’éteindre la lumière fixée en haut du mât, et tout d’un coup, le paysage nocturne s’est révélé et nous a cloué le bec. Soudain, le ciel est apparu, noir, comme un gigantesque gouffre incrusté de diamants. Ce n’est pas la première fois que le ciel nous émerveille : je me souviens encore de la Laponie et de son univers glacé, cette impression d’une pluie argentée qui se serait figée au dessus de nos têtes. Mais cette fois, ce n’est pas pareil. La nuit est plus sombre encore, il n’y a personne, personne autour de nous que de l’eau et l’ombre des montagnes qui se découpe entre les étoiles. En fixant la nuit, j’ai presque l’impression d’être absorbée par un trou noir.

En dessous de nous, le bateau tangue légèrement, monte et puis redescend, suit les mouvements de la houle sur un rythme régulier.

Dans ma main, je sens ta main qui me réchauffe la peau.

Ce n’est pas tant la nuit qui m’émeut ce soir que ce que nous en faisons.

Combien de fois ai-je rêvé de ce moment là ?
De contempler la nuit sur le pont d’un bateau, au milieu de nulle part, les yeux rivés sur les étoiles et l’épaule collée à une autre.

Allongée ici, entre ciel et mer, je repense aux hommes que j’ai cru aimer. Allongée là, avec la réalité de ta paume contre la mienne, je comprends à quel point tout le reste n’était que rêve, illusions et auto conviction, parce que j’ai toujours forcé l’amour dans ma vie pour y verser émotions et exaltation. Etendue là avec ta voix en fond sonore, je comprends que cette fois, mon rêve n’en est plus un, qu’il n’y a plus de rêve d’ailleurs, plus aucun rêve puisque tu es là et pour de vrai cette fois, puisque tout est là en fait, sur ces quinze mètres de coque en plastique, de bâbord à tribord, de la mer jusqu’au ciel, sur cet îlot qui danse entre la Grèce et la Turquie.

Voilà ce qui me fait tanguer ce soir. Ce n’est pas tant le paysage majestueux qui a nourri tant de rêves. Des rêves, j’en ai longtemps pourchassés, mais ils ne me servent plus à rien maintenant, plus à rien du tout puisqu’ils sont tous au creux de ma main. Alors au milieu de la nuit, j’ai refourgué mes rêves à l’eau, et je pioche dans ta paume des histoires dont je ne fais plus des rêves mais un futur à vivre.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>