{"id":1,"date":"2023-04-19T17:03:25","date_gmt":"2023-04-19T15:03:25","guid":{"rendered":"http:\/\/anaid-sayrin.com\/?p=1"},"modified":"2023-04-24T15:44:11","modified_gmt":"2023-04-24T13:44:11","slug":"bonjour-tout-le-monde","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/anaid-sayrin.com\/index.php\/2023\/04\/19\/bonjour-tout-le-monde\/","title":{"rendered":"Retrouvailles"},"content":{"rendered":"\n<p>Je ne m\u2019attendais pas \u00e0 te retrouver comme \u00e7a, tu sais. Il faut dire que nous ne nous \u00e9tions pas quitt\u00e9es en tr\u00e8s bons termes. J\u2019avais d\u2019ailleurs arr\u00eat\u00e9 mon r\u00e9cit l\u00e0, sur tes trottoirs craquel\u00e9s o\u00f9 mon c\u0153ur s\u2019\u00e9tait crash\u00e9. Quatre ans plus tard, je le reprends ici.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais venue te voir en suppliante. \u00c0 la face de tes tours, dans tes march\u00e9s puants, dans les gaz d\u2019\u00e9chappement et les eaux grises de Chao Praya, j\u2019avais cri\u00e9 pour que tu me fasses ressentir quelque chose. Et je t\u2019accorderai \u00e7a, au moins&nbsp;: tu n\u2019avais pas retenu tes coups. Tu m\u2019avais d\u00e9sorient\u00e9e, d\u00e9stabilis\u00e9e, tu m\u2019avais arrach\u00e9e \u00e0 mes convictions, \u00e0 tous les rochers qui \u2013 je croyais \u2013 m\u2019entra\u00eenaient dans l\u2019ab\u00eeme. Et puis surtout, entre tes buckets de sangsom et tes \u00e9tals de t-shirts floqu\u00e9s d\u2019\u00e9l\u00e9phants, tu m\u2019avais fait rencontrer l\u2019amour, un certain type d\u2019amour en tous cas, l\u2019amour o\u00f9 les \u00ab&nbsp;je t\u2019aime&nbsp;\u00bb se disent entre deux larmes, l\u2019amour qui coupe le souffle et met des coups dans l\u2019estomac. Tu as \u00e9t\u00e9 un portique, une voie d\u2019entr\u00e9e vers plusieurs ann\u00e9es de tourbillon, de passion, de destruction et de construction. Dans la multiplicit\u00e9 des chemins que tu as ouverts, j\u2019en ai choisi quelques-uns. J\u2019ai travers\u00e9 l\u2019Atlantique dans un sens, puis dans l\u2019autre, et dans l\u2019autre encore, j\u2019ai gravi des sommets, admir\u00e9 des paysages qui semblaient n\u2019avoir aucune limites, et alors que je pensais \u00eatre arriv\u00e9e l\u00e0-haut au-dessus des nuages, sur un glacier calme au silence rassurant, j\u2019ai gliss\u00e9, d\u00e9val\u00e9 la pente\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2026 et je me suis retrouv\u00e9e l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Quatre ans apr\u00e8s, quelle ironie, pile \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 tout avait commenc\u00e9. Le 11 novembre \u00e0 nouveau, mais avec quatre ann\u00e9es de plus, je suis revenue te voir avec une certaine appr\u00e9hension. J\u2019ai pouss\u00e9 ta porte, frigorifi\u00e9e : j\u2019avais br\u00fbl\u00e9 tout mon carburant sur les montagnes et je n\u2019\u00e9tais pas s\u00fbre de vouloir repartir pour un tour. Mais tu n\u2019\u00e9coutes rien, comme d\u2019habitude, et tu as voulu me redonner une le\u00e7on. Je n\u2019ai pas eu d\u2019autre choix que de te laisser parler.<\/p>\n\n\n\n<p>Allong\u00e9e sur le lit, des z\u00e8bres de lumi\u00e8re se faufilant \u00e0 travers les volets, j\u2019ai entendu les m\u00eames oiseaux que je n\u2019avais d\u00e9j\u00e0 pas identifi\u00e9s avant. J\u2019ai retrouv\u00e9 les odeurs ent\u00eatantes de tes stands de nourriture pos\u00e9s sur les trottoirs se m\u00e9langeant \u00e0 ta chaleur moite et ton air parfum\u00e9. Arpentant tes rues, tes boyaux et tes <em>khlongs<\/em>, j\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 \u00e0 quel point tout \u00e7a m\u2019avait manqu\u00e9. L\u2019incessant va et vient des voitures, des scooters, des motos et des tuks tuks dans un brouhaha de klaxons \u00e0 travers lesquels on entend parfois le d\u00e9licat tintement d\u2019une cloche berc\u00e9e par le vent. Les fleurs de frangipanier blanches \u00e9closes sur des buissons pench\u00e9s au-dessus de tas de poubelles \u00e9ventr\u00e9es qui pourrissent dans la chaleur du jour. La lenteur de la foule au milieu de la vitesse des moteurs. Le jaune, le rouge, le dor\u00e9 \u00e9clatant recouverts de la poussi\u00e8re de ta pollution. Tu m\u2019avais manqu\u00e9, tes extr\u00eames m\u2019avaient manqu\u00e9&nbsp;: dans ton squelette qui s\u2019\u00e9tire d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre du spectre, je me sens un peu moins schizophr\u00e9nique. La largeur de mes sentiments, la grandiloquence de mes \u00e9motions paraissent si petites \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de tes gratte-ciels en haut desquels les <em>rooftops<\/em> luxueux surplombent les bidonvilles d\u2019en bas. Dans tes embouteillages permanents, dans ton China Town asphyxi\u00e9 et asphyxiant, je reconnais ce bouillonnement qui agite mon propre ventre. Tu as l\u2019air d\u2019\u00eatre rest\u00e9e la m\u00eame, ou presque, mais pour moi tout est diff\u00e9rent. Lorsque tu m\u2019as ouverte en deux, j\u2019ai d\u00e9couvert en moi une vie que je ne soup\u00e7onnais pas, un faisceau de lumi\u00e8res, des particules qui s\u2019agitent, des \u00e9motions mises en prison qui ne sont finalement pas si criminelles, ni pour moi ni pour les autres. J\u2019ai d\u00e9couvert, l\u00e0, tout au fond, un roc qui m\u2019ancre, une force immuable qui n\u2019appartient qu\u2019\u00e0 moi et que j\u2019oublie peut-\u00eatre trop souvent. Je me suis d\u00e9couverte femme, je me suis d\u00e9couverte libre. Mais j\u2019ai compris aussi le prix \u00e0 payer pour tout \u00e7a : il n\u2019y a pas de courage sans vuln\u00e9rabilit\u00e9, pas de cyclone sans l\u2019\u0153il autour duquel il tourne et pas de profonde connexion sans solitude ; et je n\u2019ai pas le droit d\u2019accepter l\u2019un sans l\u2019autre. C\u2019est tout \u00e7a que ton tissu tendu \u00e0 l\u2019extr\u00eame m\u2019a rappel\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>En explorant ton corps monstrueux, tout \u00e7a m\u2019a paru \u00e9vident. Il n\u2019y a rien de fou \u00e0 \u00e7a et je n\u2019ai pas compl\u00e8tement perdu les p\u00e9dales. Agripp\u00e9e \u00e0 l\u2019arri\u00e8re des moto-taxis, je peux hurler ou rire sans recouvrir un silence qui n\u2019existe pas ici de toute fa\u00e7on, et qu\u2019on ne peut donc pas briser. Alors, la t\u00eate pench\u00e9e en arri\u00e8re, les yeux riv\u00e9s dans les \u00e9toiles \u00e9lectriques de tes guirlandes, j\u2019accepte de revivre et de repartir pour un tour. La morsure de glace qui avait gel\u00e9 mes neurones a fondu sur les dorures de tes temples et de nouveau, le sang a coul\u00e9. J\u2019ai embrass\u00e9 cette joie qui ne vient pas sans peine, je me suis agenouill\u00e9e devant un Bouddha \u00e9tincelant et j\u2019ai demand\u00e9 de l\u2019aide. Comment continuer \u00e0 aimer quand ce simple fait provoque tant de souffrances&nbsp;? J\u2019ai attendu en silence, et toutes les mol\u00e9cules du monde sont venues me murmurer&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il faut pardonner&nbsp;\u00bb, m\u2019ont-elles dit, \u00ab&nbsp;et aimer encore plus&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Bangkok<br>toi qui m\u2019avais d\u00e9chir\u00e9e<br>se pourrait-il aujourd\u2019hui que tu sois venue me sauver de l\u2019infarctus&nbsp;?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je ne m\u2019attendais pas \u00e0 te retrouver comme \u00e7a, tu sais. Il faut dire que nous ne nous \u00e9tions pas quitt\u00e9es en tr\u00e8s bons termes. 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