{"id":191,"date":"2023-04-24T15:39:54","date_gmt":"2023-04-24T13:39:54","guid":{"rendered":"http:\/\/anaid-sayrin.com\/?p=191"},"modified":"2023-07-21T13:55:15","modified_gmt":"2023-07-21T11:55:15","slug":"dordogne-lot-creuse-lactivisme-au-quotidien","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/anaid-sayrin.com\/index.php\/2023\/04\/24\/dordogne-lot-creuse-lactivisme-au-quotidien\/","title":{"rendered":"5\/5 &#8211; Dordogne, Lot, Creuse : l&rsquo;activisme au quotidien."},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"http:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Sur-le-plateau-de-Millevaches.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-192\" srcset=\"https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Sur-le-plateau-de-Millevaches.jpg 1024w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Sur-le-plateau-de-Millevaches-300x225.jpg 300w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Sur-le-plateau-de-Millevaches-768x576.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Cette fois, c&rsquo;est la pluie qui nous accueille. Tout est vert ici, si ce n&rsquo;est la terre gorg\u00e9e d&rsquo;eau qui s&rsquo;est transform\u00e9e en boue. La voiture patine un peu sur le chemin qui monte vers la Goursaline, la ferme de David et Olivia o\u00f9 nous avons r\u00e9serv\u00e9 une petite caravane install\u00e9e dans la for\u00eat qui d\u00e9borde sur leur terrain. Nous sommes \u00e0 Bussi\u00e8re-Galant, \u00e0 la fronti\u00e8re de la Haute-Vienne et de la Dordogne. Nous entamons la derni\u00e8re partie de notre voyage, celle qui, sur notre itin\u00e9raire en forme d&rsquo;escargot, nous ram\u00e8ne au c\u0153ur de l&rsquo;hexagone.<br><br>Nous sommes venus pour la premi\u00e8re fois dans le P\u00e9rigord Vert en 2020, le temps d&rsquo;une randonn\u00e9e d&rsquo;une semaine dans le parc naturel r\u00e9gional du P\u00e9rigord-Limousin. \u00c0 la fin de cette boucle, Julien s&rsquo;\u00e9tait arr\u00eat\u00e9 \u00e0 Saint-Pierre-de-Frugie pour rendre visite \u00e0 Christian, qu&rsquo;il avait <a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/imagotv.fr\/podcasts\/radical\/15\" target=\"_blank\">interview\u00e9 pour son podcast, Radical<\/a>. Christian est l&rsquo;ancien fermier d&rsquo;Auroville, une ville en Inde cr\u00e9\u00e9e de toute pi\u00e8ce en 1968, en \u00e9cho \u00e0 la pens\u00e9e de Sri Aurobindo et lieu d&rsquo;une \u00ab vie communautaire universelle \u00bb. Julien l&rsquo;avait rencontr\u00e9 l\u00e0-bas et cet entretien m&rsquo;avait particuli\u00e8rement marqu\u00e9e : Christian avait tout quitt\u00e9 de sa vie en France lorsqu&rsquo;il s&rsquo;\u00e9tait rendu compte que, bien que passionn\u00e9 par son m\u00e9tier, il nourrissait un syst\u00e8me malade. Christian a fini par quitter Auroville en 2020 apr\u00e8s avoir pass\u00e9 presque dix ans \u00e0 se consacrer \u00e0 un id\u00e9al de vie collective \u00e0 grande \u00e9chelle. Un projet de potager communal l&rsquo;a attir\u00e9 \u00e0 Saint-Pierre-de-Frugie : ici, la mairie tr\u00e8s engag\u00e9e avait le projet d&#8217;embaucher un mara\u00eecher pour nourrir les habitants du village. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas la premi\u00e8re initiative de ce genre : face \u00e0 la d\u00e9sertification de sa campagne, le maire a d\u00e9cid\u00e9 il y a quelques ann\u00e9es de tabler sur l&rsquo;\u00e9cologie et la qualit\u00e9 de vie pour faire venir du sang neuf. C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs ce qui a motiv\u00e9 notre retour ici : nous \u00e9tions curieux de d\u00e9couvrir ce qui \u00e9tait advenu de tout cela.<\/p>\n\n\n\n<p>Arriv\u00e9s \u00e0 Saint-Pierre-de-Frugie, nous sommes surpris par l&rsquo;ambiance. La secr\u00e9taire de mairie ne semble pas dispos\u00e9e \u00e0 parler des projets en cours et nous sugg\u00e8re de laisser un message au maire. Le potager communal est \u00e0 l&rsquo;abandon. Jean-Mathias, impliqu\u00e9 dans l&rsquo;association <a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/rencontrescitoyennes.org\/\" target=\"_blank\">\u00ab\u00a0Rencontres citoyennes\u00a0\u00bb<\/a> accepte de nous parler de leurs actions. Depuis cet \u00e9t\u00e9, l&rsquo;association a r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 le restaurant du village qui n&rsquo;a plus de g\u00e9rant depuis d\u00e9cembre 2021. Ils y organisent maintenant quelques \u00e9v\u00e9nements destin\u00e9s \u00e0 rassembler les villageois. L&rsquo;espace est ouvert apr\u00e8s le march\u00e9 hebdomadaire pour permettre \u00e0 tout le monde de se rencontrer. Il reconna\u00eet que les actions du maire ont fait venir du sang neuf dans la commune \u2013 lui y compris \u2013 mais regrette la difficult\u00e9 \u00e0 impliquer les habitants dans l&rsquo;organisation de ces rendez-vous : nombre d&rsquo;entre eux pr\u00e9f\u00e8rent rester spectateur et consommateur. Il faut du temps pour installer une nouvelle dynamique dans laquelle tout le monde trouve sa place. Et Christian ? \u00ab Il n&rsquo;habite plus \u00e0 Saint-Pierre-de-Frugie \u00bb, nous dit-il.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"http:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Le-potager-de-Frugie.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-193\" srcset=\"https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Le-potager-de-Frugie.jpg 1024w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Le-potager-de-Frugie-300x225.jpg 300w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Le-potager-de-Frugie-768x576.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Effectivement, lass\u00e9 par un projet qui tardait trop \u00e0 voir le jour, Christian a quitt\u00e9 le village. Il a achet\u00e9 avec sa nouvelle compagne une maison qu&rsquo;ils retapent ensemble \u00e0 Saint-Saud. Apr\u00e8s des ann\u00e9es consacr\u00e9es \u00e0 mettre ses efforts au service de la communaut\u00e9, il a d\u00e9cid\u00e9 de restreindre son champ d&rsquo;action \u00e0 un lieu priv\u00e9 mais ouvert au public. Il ne fait pas une croix sur le collectif et esp\u00e8re impliquer d&rsquo;autres personnes dans ce qu&rsquo;il tente de mettre en place, mais cette fois, ce sera chez lui, et \u00e0 sa mani\u00e8re. \u00c0 Auroville comme \u00e0 Saint-Pierre-de-Frugie, les jeux politiques auront eu raison de son \u00e9nergie \u00e0 porter des initiatives collectives. Critique face \u00e0 des actions men\u00e9es davantage par souci d\u2019image et de communication que par conviction, Christian n&rsquo;\u00e9pargne pas non plus les nouveaux arrivants : \u00ab Ils s&rsquo;attendent \u00e0 avoir une armada de personnes \u00e0 leur service \u00bb, nous explique-t-il. Cette mentalit\u00e9 reproduit selon lui une hi\u00e9rarchie insupportable o\u00f9 les plus pr\u00e9caires travaillent pour le confort des CSP+ qui ont parfois du mal \u00e0 d\u00e9passer un mode de pens\u00e9e individualiste. Le r\u00eave d&rsquo;un \u00e9cosyst\u00e8me auquel chacun participe \u00e0 sa mesure pour le bien de tous se fissure. Alors, Christian a lev\u00e9 les voiles.<br><br>Ce n&rsquo;est pas la premi\u00e8re fois que nous faisons face \u00e0 cet \u00e9cueil. Nombre de n\u00e9o-ruraux partent s&rsquo;installer dans les campagnes pour am\u00e9liorer un quotidien devenu trop pesant mais reproduisent souvent les m\u00eames mani\u00e8res de faire et de vivre. Alors comment faire pour ne pas chercher \u00e0 tout prix \u00e0 plaquer un mode de vie rassurant, parce que familier, dont on cherche pourtant \u00e0 s&rsquo;extraire ? Comment s&rsquo;ouvrir \u00e0 quelque chose de nouveau, comment se laisser transformer par les lieux dans lesquels on arrive pour ne pas reproduire ce qu&rsquo;on a quitt\u00e9 ? Cette tendance \u00e0 projeter des conceptions toutes faites sans se laisser transformer de l&rsquo;int\u00e9rieur prend d&rsquo;ailleurs bien des formes et certaines ne sont pas aussi caricaturales que des anciens citadins faisant un proc\u00e8s \u00e0 des coqs trop matinaux.<\/p>\n\n\n\n<p>David et Olivia partagent avec nous leur exp\u00e9rience. Le P\u00e9rigord est propice \u00e0 l&rsquo;installation de nouvelles exploitations en permaculture de petites tailles : la r\u00e9gion attire de nombreux projets similaires au leur. Ils ont vu de nombreux couples, ces derni\u00e8res ann\u00e9es, acheter un terrain, retourner \u00e0 la terre, faire de la permaculture&#8230; et s&rsquo;\u00e9puiser aussi vite. \u00ab Chacun arrive et veut avoir son terrain, faire son mara\u00eechage. Il y a derri\u00e8re une peur \u00e9vidente de l&rsquo;effondrement : on cherche \u00e0 produire les ressources n\u00e9cessaires \u00e0 sa propre survie. Mais la r\u00e9alit\u00e9, c&rsquo;est que seul, on ne s&rsquo;en sort pas : nous avons besoin d&rsquo;\u00eatre plus nombreux sur une m\u00eame ferme pour pouvoir produire suffisamment. \u00bb Ici, c&rsquo;est le besoin de s\u2019identifier \u00e0 son projet professionnel et la d\u00e9fense de son petit pr\u00e9 carr\u00e9 qui sont reproduits : trop habitu\u00e9s \u00e0 se d\u00e9finir par les projets que l&rsquo;on met en place et que l&rsquo;on est capable de b\u00e2tir de ses propres mains, chacun veut y aller de sa propre initiative, sans songer \u00e0 chercher \u00e0 s&rsquo;ins\u00e9rer dans un \u00e9cosyst\u00e8me d\u00e9j\u00e0 existant et \u00e0 respecter les traditions centenaires, pour apporter ce qui permettrait \u00e0 tout le monde de mieux vivre.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"http:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Caravane-a-la-Goursaline.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-194\" srcset=\"https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Caravane-a-la-Goursaline.jpg 1024w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Caravane-a-la-Goursaline-300x225.jpg 300w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Caravane-a-la-Goursaline-768x576.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Ces consid\u00e9rations modifient peu \u00e0 peu notre rapport \u00e0 notre voyage. La petite caravane est devenue notre cocon. Nous ne nous \u00e9tions pas retrouv\u00e9s \u00e0 deux depuis longtemps et chaque jour, nous d\u00e9cidons de prolonger notre s\u00e9jour ici. Avec l&rsquo;arriv\u00e9e de l&rsquo;hiver, notre rythme ralentit. Depuis notre passage chez Lili et Thierry sur l&rsquo;\u00eele aux Moines, nous nous astreignons chaque matin \u00e0 une heure d&rsquo;\u00e9criture avant de commencer notre journ\u00e9e. Cette parenth\u00e8se devient un moment privil\u00e9gi\u00e9 que nous r\u00e9servons \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 cet appel, \u00e0 \u00ab servir son dharma \u00bb, comme disait Thierry. J&rsquo;ouvre les livres de po\u00e9sie de mon p\u00e8re qui vient de nous quitter. Les vers de Victor Hugo accompagnent nos contemplations de cette campagne qui ne cesse de se gorger d&rsquo;eau. Quelque chose se d\u00e9pose en nous, au fur et \u00e0 mesure que les jours raccourcissent. Nous avons de plus en plus de mal \u00e0 r\u00e9pondre aux questions qu&rsquo;on nous pose toujours en arrivant : \u00ab Quel est votre projet d&rsquo;installation ? Que voulez-vous faire ici ? \u00bb. Dire que nous avons simplement \u00ab envie d&rsquo;y vivre \u00bb para\u00eet insuffisant. Pourtant, il nous para\u00eet maintenant \u00e9vident que nous avons d&rsquo;abord besoin de nous laisser transformer par notre lieu d&rsquo;accueil avant de vouloir le modifier. Nous aspirons au silence et \u00e0 la simplicit\u00e9. Nous nous demandons aussi \u00e0 quoi pourrait bien ressembler un tel lieu, un espace qui s&rsquo;offre aux habitants de mani\u00e8re presque organique, sans donner l&rsquo;impression d&rsquo;un champignon ayant pouss\u00e9 hors-sol. La plupart des tiers-lieux que nous avons visit\u00e9s jusque-l\u00e0 nous ont laiss\u00e9 un \u00e9trange arri\u00e8re-go\u00fbt : celui d&rsquo;espaces pens\u00e9s par d&rsquo;autres, pour d&rsquo;autres, r\u00e9pondant \u00e0 des r\u00e9flexions venues d&rsquo;ailleurs.<\/p>\n\n\n\n<p>La r\u00e9ponse nous sera donn\u00e9e quelques jours plus tard. Nous sommes \u00e0 deux heures d&rsquo;un endroit o\u00f9 nous avons anim\u00e9 deux jours de rencontres avec l&rsquo;association Hameaux L\u00e9gers en 2020 et nous sommes curieux de savoir comment les choses ont \u00e9volu\u00e9 l\u00e0-bas. Le Lot n&rsquo;\u00e9tait pourtant pas sp\u00e9cialement sur notre feuille de route. Nous appelons Boris qui avait particip\u00e9 \u00e0 l&rsquo;organisation de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement. \u00ab Je ne peux pas vous h\u00e9berger en ce moment \u00bb, nous dit-il, \u00ab mais vous pouvez aller \u00e0 la Talv\u00e8re. Il y a une chambre disponible. \u00bb Nous regardons rapidement le site Internet, sans bien comprendre ce dont il s&rsquo;agit, puis nous mettons le cap sur Bio, dans le parc naturel r\u00e9gional des Causses du Quercy.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous arrivons \u00e0 Clayrac, un hameau de Bio, de nuit. Nous nous garons devant la Talv\u00e8re, une ancienne maison en pierre. Boris nous a pr\u00e9venus qu&rsquo;un atelier qui avait dur\u00e9 tout le week-end se terminait. Trois femmes sont install\u00e9es devant le po\u00eale dans la pi\u00e8ce principale qui fait office de salon et de cuisine. Quand Boris arrive, il nous accompagne dans la grande chambre o\u00f9 sont dispos\u00e9s deux lits. Il nous explique que ce lieu est \u00e0 la disposition de tous et que chacun peut en faire l&rsquo;usage qu&rsquo;il souhaite. On peut y organiser des \u00e9v\u00e9nements, ou simplement venir se pr\u00e9parer un repas, profiter du salon et de sa biblioth\u00e8que partag\u00e9e ou, comme nous, venir y dormir quelques nuits. Notre s\u00e9jour est \u00e0 prix libre, et tout est en libre service. Nous sommes simplement invit\u00e9s \u00e0 prendre soin des lieux pendant notre s\u00e9jour. \u00ab Normalement, tout est indiqu\u00e9 pour que vous puissiez vous y retrouver \u00bb, nous dit-il. \u00ab Je reviendrai demain soir et nous discuterons davantage \u00bb. Effectivement : dans la pi\u00e8ce principale, tout est \u00e9tiquet\u00e9 pour que nous sachions o\u00f9 se trouve la place de chaque chose et comment l&rsquo;utiliser. Il y a du vrac \u00e0 disposition que l&rsquo;on nous demande de remplacer si nous l&rsquo;utilisons. Le bois se trouve dans un hangar, il nous suffit d&rsquo;aller y couper des b\u00fbchettes pour alimenter le po\u00eale. Tr\u00e8s rapidement, nous nous sentons \u00e0 l&rsquo;aise, presque chez nous. Pendant une semaine, nous avons la sensation de devenir les gardiens de la Talv\u00e8re. Nous maintenons la maison \u00e0 bonne temp\u00e9rature, pour le plus grand plaisir des agriculteurs de la ferme d&rsquo;en face qui viennent se pr\u00e9parer \u00e0 manger le midi. Cette fois, nous n&rsquo;avons m\u00eame plus \u00e0 battre la campagne pour rencontrer les gens qui vivent ici : il nous suffit de rester dans cette pi\u00e8ce o\u00f9 les voisins d\u00e9filent. Certains viennent s&rsquo;y reposer apr\u00e8s une journ\u00e9e de travail. Marin, la Woofeuse b\u00e9n\u00e9vole \u00e0 la ferme d&rsquo;en face vient y prendre sa douche, ainsi qu&rsquo;Ad\u00e8le, qui retape une maison qu&rsquo;elle a achet\u00e9e dans le hameau. Mahee utilise le wi-fi pour travailler. Rudy a r\u00e9serv\u00e9 la maison samedi soir pour y organiser une murder party. Chacun d\u00e9file au gr\u00e9 des utilisations qu&rsquo;ils font de la Talv\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"http:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/La-Talvere-du-dehors-1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-196\" srcset=\"https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/La-Talvere-du-dehors-1.jpg 1024w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/La-Talvere-du-dehors-1-300x225.jpg 300w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/La-Talvere-du-dehors-1-768x576.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"http:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Terrasse-de-la-Talvere.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-197\" srcset=\"https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Terrasse-de-la-Talvere.jpg 1024w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Terrasse-de-la-Talvere-300x225.jpg 300w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Terrasse-de-la-Talvere-768x576.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Le lendemain, Boris revient pour nous raconter cette aventure. Tout a commenc\u00e9 avec Charlotte et Cl\u00e9ment, un couple de jeunes agriculteurs qui se sont install\u00e9s sur la ferme d&rsquo;en face gr\u00e2ce \u00e0 Terre de Liens. <a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/terredeliens.org\/\" target=\"_blank\">Terre de Liens<\/a> est une f\u00e9d\u00e9ration d&rsquo;associations locales \u0153uvrant \u00e0 enrayer la disparition des terres agricoles en les pr\u00e9servant de la sp\u00e9culation fonci\u00e8re pour en faire un bien commun et faciliter leur acc\u00e8s aux petits agriculteurs. Concr\u00e8tement, la f\u00e9d\u00e9ration a mis sur pied une fonci\u00e8re qui rach\u00e8te des terres agricoles en s&rsquo;appuyant sur l&rsquo;\u00e9pargne citoyenne et sur quelques institutions priv\u00e9es pour les louer \u00e0 des petits exploitants privil\u00e9giant une agriculture responsable au niveau environnemental. La destination agricole de la terre est ainsi pr\u00e9serv\u00e9e sur le long terme. Charlotte et Cl\u00e9ment ont b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 du soutien de l&rsquo;association pour s&rsquo;installer, mais la maison d&rsquo;habitation attenante n&rsquo;int\u00e9resse pas Terre de Lien. La question de son devenir se pose alors. Cl\u00e9ment et Charlotte ont install\u00e9 leur yourte un peu plus loin : ils n&rsquo;envisagent pas de vivre dans cette grande maison et pr\u00e9f\u00e8rent en faire un lieu commun. Un collectif se constitue et fait appel \u00e0 <a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/lafonciereantidote.org\/\" target=\"_blank\">Antidote<\/a>, une fonci\u00e8re fonctionnant d&rsquo;une mani\u00e8re similaire \u00e0 Terre de Liens, mais cette fois, pour des lieux collectifs : l\u00e0 encore, la fonci\u00e8re rach\u00e8te des b\u00e2timents portant des projets collectifs et solidaires en s&rsquo;appuyant sur l&rsquo;\u00e9pargne citoyenne et les dons pour garantir la destination de ces lieux sur le long terme. La propri\u00e9t\u00e9 est ainsi d\u00e9corr\u00e9l\u00e9e de l&rsquo;usage, et si le collectif d&rsquo;usagers du lieu se d\u00e9lite, Antidote aura la charge de trouver et d&rsquo;accompagner de nouveaux acteurs qui porteront la suite du projet. Une multitude d&rsquo;individus ont donc pr\u00eat\u00e9 de l&rsquo;argent pour acheter la Talv\u00e8re, avec la garantie qu&rsquo;ils pourront r\u00e9cup\u00e9rer leur somme dans quelques ann\u00e9es. D&rsquo;ici l\u00e0, l&rsquo;\u00e9quipe de b\u00e9n\u00e9voles qui s&rsquo;occupe du lieu cherche \u00e0 s\u00e9curiser d&rsquo;autres financements, organise des activit\u00e9s pour mettre de l&rsquo;argent de c\u00f4t\u00e9 et rembourser les pr\u00eats.<br><br><a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/latalvere.org\/\" target=\"_blank\">La Talv\u00e8re<\/a> est depuis devenue un espace pour les &nbsp;\u00ab (p)artisans du commun \u00bb o\u00f9 l&rsquo;on apprend \u00e0 r\u00e9inventer son rapport \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 et au partage. Cela para\u00eet simple, en apparence : il ne s&rsquo;agit apr\u00e8s tout que d&rsquo;une maison toute \u00e9quip\u00e9e \u00e0 la disposition de tous. Mais la simplicit\u00e9 est souvent beaucoup plus difficile \u00e0 maintenir qu&rsquo;il n&rsquo;y para\u00eet. Boris semble \u00eatre aujourd&rsquo;hui le garant de la neutralit\u00e9 chaleureuse du lieu qui permet \u00e0 tout un chacun de se l&rsquo;approprier. Il pr\u00eate attention aux moindres d\u00e9tails, convainc les utilisateurs de l&rsquo;importance de ne pas laisser tra\u00eener ses affaires personnelles pour ne pas donner l&rsquo;impression que l&rsquo;on rentre chez quelqu&rsquo;un, sans pour autant en faire un lieu vide et purement fonctionnel. L&rsquo;\u00e9quilibre n&rsquo;est pas toujours facile \u00e0 tenir mais pour nous, le pari est r\u00e9ussi. Nous nous sentons responsables de la maison et sommes heureux de la pr\u00e9parer chaque matin pour y accueillir les visiteurs de passage.<\/p>\n\n\n\n<p>La Talv\u00e8re n&rsquo;est que le point de d\u00e9part de tout un \u00e9cosyst\u00e8me qui se met progressivement en place \u00e0 Bio. Boris est venu sp\u00e9cialement pour soutenir ce projet naissant et il n&rsquo;est pas le seul. Depuis, d&rsquo;autres choses se mettent en place : \u00e0 quelques pas de la Talv\u00e8re, la Martellaise a \u00e9t\u00e9 acquise de la m\u00eame mani\u00e8re. Aujourd&rsquo;hui, deux granges sont en cours de r\u00e9novation pour y cr\u00e9er plusieurs logements locatifs, des appartements modulables selon les besoins des familles. Sur le terrain, des petits habitats de 30m\u00b2 maximum sont pr\u00e9vus. L&rsquo;id\u00e9e est de les concentrer sur la moiti\u00e9 de l&rsquo;espace disponible pour rendre le reste \u00e0 la for\u00eat. Toute une r\u00e9flexion a \u00e9t\u00e9 men\u00e9e pour adapter le type et la taille des logements aux besoins et aux usages r\u00e9els afin d&rsquo;y mener une vie sobre mais agr\u00e9able.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"http:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Salon-de-la-Talvere.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-198\" srcset=\"https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Salon-de-la-Talvere.jpg 1024w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Salon-de-la-Talvere-300x225.jpg 300w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Salon-de-la-Talvere-768x576.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"http:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Cuisine-de-la-Talvere.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-199\" srcset=\"https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Cuisine-de-la-Talvere.jpg 1024w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Cuisine-de-la-Talvere-300x225.jpg 300w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Cuisine-de-la-Talvere-768x576.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"http:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Vrac-de-la-Talvere.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-200\" srcset=\"https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Vrac-de-la-Talvere.jpg 1024w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Vrac-de-la-Talvere-300x225.jpg 300w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Vrac-de-la-Talvere-768x576.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Notre promenade se prolonge entre les hameaux de Martel et de Clayrac. Boris nous raconte l&rsquo;histoire de chaque maison et des projets en cours. Nous avons la sensation tr\u00e8s claire d&rsquo;une vie r\u00e9insuffl\u00e9e dans ces vieilles pierres longtemps abandonn\u00e9es et d&rsquo;assister au d\u00e9ploiement lent et progressif de tout un \u00e9cosyst\u00e8me, port\u00e9 par un ensemble d&rsquo;individus cherchant \u00e0 cr\u00e9er un nouveau rapport aux choses, en passant par le biais de l&rsquo;habitat. Pas uniquement d&rsquo;ailleurs : chacun r\u00e9fl\u00e9chit \u00e9galement \u00e0 ce que repr\u00e9sente l&rsquo;\u00e9conomie du don. Comment peut-on, localement, mettre en place un syst\u00e8me de troc et d&rsquo;\u00e9change de bons proc\u00e9d\u00e9s permettant \u00e0 chacun de vivre d\u00e9cemment en mettant en commun ses comp\u00e9tences ? Le d\u00e9fi est de taille, surtout quand l&rsquo;\u00e9conomie marchande ne cesse de trouver des moyens de refaire surface. Cl\u00e9ment et Charlotte, par exemple, touchent en tant que jeunes agriculteurs une aide extr\u00eamement bienvenue mais qui vient avec une obligation : celle de pouvoir d\u00e9gager au moins un SMIC par mois au bout de quatre ans. Le couple n&rsquo;a pourtant pas besoin d&rsquo;autant d&rsquo;argent pour vivre dans les conditions qu&rsquo;ils se sont cr\u00e9\u00e9es, mais cette contrepartie les pousse \u00e0 produire et \u00e0 vendre davantage \u2013 et donc \u00e0 laisser moins de place au don.<br><br>Nous quittons Bio tr\u00e8s enthousiastes. Nous avons eu cette fois un exemple vibrant de ce que peut donner une organisation collective sur un territoire. Toutes ces initiatives cependant n&rsquo;en sont qu&rsquo;\u00e0 leurs d\u00e9buts et nous sommes tr\u00e8s curieux de savoir comment elles se d\u00e9velopperont. Nous partons \u00e0 pr\u00e9sent vers un territoire qui a questionn\u00e9 la propri\u00e9t\u00e9 individuelle et a exp\u00e9riment\u00e9 de nouveaux syst\u00e8mes d&rsquo;organisation collective depuis bien plus longtemps : le plateau de Millevaches.<\/p>\n\n\n\n<p>Contrairement \u00e0 ce qu&rsquo;on pourrait croire, le plateau de Millevaches ne porte pas son nom \u00e0 cause d&rsquo;une sur-repr\u00e9sentation de bovins dans la population mais pour ses \u00ab mille sources \u00bb. Nous arrivons dans le \u00ab ch\u00e2teau d&rsquo;eau de la France \u00bb o\u00f9 les lacs, les tourbi\u00e8res et les rivi\u00e8res donnent vie \u00e0 une v\u00e9g\u00e9tation qui se densifie de plus en plus, au fur et \u00e0 mesure que nous grimpons. Les for\u00eats ont pris leurs couleurs d&rsquo;automne et flambent dans une explosion de rouge et d&rsquo;orange. Ces paysages sont r\u00e9cents : \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle, comme partout en France, l&rsquo;exode rural pousse les habitants en dehors du plateau qui est \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque essentiellement un territoire d&rsquo;\u00e9levage : la vue y est d\u00e9gag\u00e9e au-dessus des grands champs herbeux. D\u00e9laiss\u00e9, le plateau devient un haut lieu d&rsquo;exploitation foresti\u00e8re. La culture intensive des sapins vient consid\u00e9rablement modifier les reliefs et isole encore davantage la population qui vit toujours l\u00e0. Au d\u00e9but des ann\u00e9es 70, la r\u00e9gion attire les nombreux soixante-huitards qui souhaitent amorcer leur retour \u00e0 la terre. Plus au sud, la lutte du Larzac se poursuit depuis 1971 : pendant dix ans, les paysans locaux, soutenus par une jeunesse venue par milliers entrent dans une guerre d&rsquo;usure contre les autorit\u00e9s pour prot\u00e9ger leurs terres de l&rsquo;expropriation, en vue de l&rsquo;extension d&rsquo;un camp militaire (voir \u00e0 ce sujet l&rsquo;excellent documentaire \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=qXij1zw0Efk\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Tous au Larzac<\/a>\u00ab\u00a0). De nombreux jeunes qui s&rsquo;engagent dans cette lutte d\u00e9cident de rester sur place et de se consacrer eux-m\u00eames \u00e0 la survie d&rsquo;un mode de vie paysan, \u00e0 rebours de la tendance au rendement maximal qui cherche \u00e0 s&rsquo;imposer. Cette lutte r\u00e9sonne aussi sur le plateau de Millevaches. L\u00e0 aussi, le grand capital s&rsquo;approprie des terres autrefois destin\u00e9es \u00e0 l&rsquo;\u00e9levage. Le processus d&rsquo;enr\u00e9sinement \u00e0 grande \u00e9chelle provoque une pression fonci\u00e8re qui p\u00e8se fortement sur les \u00e9leveurs et agriculteurs locaux. Il devient bien plus rentable de planter massivement des sapins et d&rsquo;en confier la gestion \u00e0 des soci\u00e9t\u00e9s foresti\u00e8res plut\u00f4t que de rester sur place pour cultiver et vivre de sa production. Ce syst\u00e8me favorise des propri\u00e9taires ext\u00e9rieurs et les terres disponibles, notamment pour les jeunes n\u00e9o-ruraux qui cherchent \u00e0 s&rsquo;installer, se r\u00e9duisent \u00e0 peau de chagrin. La fiscalit\u00e9 mise en place pour favoriser l&rsquo;enr\u00e9sinement du plateau rend le ph\u00e9nom\u00e8ne plus grave encore : les propri\u00e9taires forestiers sont tenus de payer un imp\u00f4t sur le revenu d\u00e8s la plantation d&rsquo;arbres dont ils ne tireront profit que vingt ans plus tard. Un capital d&rsquo;entr\u00e9e important est donc n\u00e9cessaire pour se lancer dans ce genre d&rsquo;entreprise. Par ailleurs, ces m\u00eames propri\u00e9taires b\u00e9n\u00e9ficient d&rsquo;une exon\u00e9ration d&rsquo;imp\u00f4ts locaux durant les trente premi\u00e8res ann\u00e9es d&rsquo;exploitation : les communes qui ne per\u00e7oivent plus ces revenus se retrouvent peu \u00e0 peu au bord de la ruine, mettant encore plus en p\u00e9ril l&rsquo;avenir de ceux qui essayent encore de vivre sur le plateau. En 1977, la manifestation des Bordes devient embl\u00e9matique du mouvement de contestation qui s&rsquo;est mis en place : le 15 mai, plus de cinq cents personnes, dont une bonne partie sont dans la force de l&rsquo;\u00e2ge et ont les cheveux longs, marchent contre le projet de l&rsquo;enr\u00e9sinement de cette ferme situ\u00e9e sur la commune de La Villedieu, en grande difficult\u00e9 financi\u00e8re. La foule accuse les sapins de \u00ab boucher leur horizon \u00bb, au propre comme au figur\u00e9. Deux ans plus tard, en 1979, une autre action de grande ampleur fait prendre conscience des mouvements de contestation qui s&rsquo;organisent sur le plateau : cette fois, n\u00e9o-ruraux et agriculteurs locaux se r\u00e9unissent pour occuper ill\u00e9galement le hameau de Chanteloube, que la propri\u00e9taire r\u00e9sidant \u00e0 Paris a d\u00e9cid\u00e9 de raser pour faire davantage de place aux r\u00e9sineux.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"768\" height=\"1024\" src=\"http:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Foret-de-Millevaches.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-201\" srcset=\"https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Foret-de-Millevaches.jpg 768w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Foret-de-Millevaches-225x300.jpg 225w\" sizes=\"auto, (max-width: 768px) 100vw, 768px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>O\u00f9 en est cette contestation, quarante ans plus tard ? Lorsque nous arrivons au hameau de Lacombe, Matt\u00e9o nous accueille dans une grande maison en pierre. Il nous explique que plusieurs maisons du hameau ont \u00e9t\u00e9 rachet\u00e9es pour une bouch\u00e9e de pain il y a plus de trente ans par un groupe de Suisses et d&rsquo;Italiens souhaitant y vivre en communaut\u00e9. Ils ne sont plus que deux, aujourd&rsquo;hui, du projet d&rsquo;origine, mais la destination collective des maisons demeure. Des migrants ont \u00e9t\u00e9 h\u00e9berg\u00e9s pendant plusieurs mois ici et les portes s&rsquo;ouvrent facilement aux h\u00f4tes de passage. Matt\u00e9o, lui, vit l\u00e0 en permanence mais il compte partir bient\u00f4t. La vie collective n&rsquo;est pas toujours simple \u00e0 g\u00e9rer. Tr\u00e8s vite, nous comprenons qu&rsquo;ici, personne n&rsquo;a baiss\u00e9 les armes. La lutte est au c\u0153ur de la vie de chacun, elle semble m\u00eame \u00eatre une condition sine qua none pour s&rsquo;int\u00e9grer sur le plateau. \u00c0 quelques kilom\u00e8tres de l\u00e0 se trouve le village de Tarnac, rendu c\u00e9l\u00e8bre par le fameux \u00ab groupe de Tarnac \u00bb, accus\u00e9 puis relax\u00e9 pour une affaire de sabotage sur les lignes TGV. Au Magasin G\u00e9n\u00e9ral, l&rsquo;\u00e9picerie-bar rural du village, les habitants se retrouvent pour parler organisation collective locale. Durant les quelques jours pass\u00e9s l\u00e0-bas, nous serons invit\u00e9s \u00e0 participer \u00e0 plusieurs actions, dont une manifestation contre l&rsquo;agrandissement d&rsquo;une scierie industrielle \u00e0 Egletons, un rassemblement pour \u00e9viter une coupe rase (l&rsquo;abattage massif de l&rsquo;ensemble des arbres d&rsquo;une parcelle, bien souvent pour remplacer les feuillus par des r\u00e9sineux destin\u00e9s \u00e0 l&rsquo;industrie), et la d\u00e9fense d&rsquo;un squat menac\u00e9 d&rsquo;expulsion dans une maison depuis longtemps abandonn\u00e9e par un propri\u00e9taire qui a h\u00e9rit\u00e9 de b\u00e2timents dans lesquels il ne vient jamais, et qui tombent petit \u00e0 petit en ruines. Nous nous retrouvons plong\u00e9s en plein c\u0153ur d&rsquo;un univers que nous ne connaissions qu&rsquo;\u00e0 la marge : celui des activistes se d\u00e9pla\u00e7ant de ZAD en ZAD pour lutter contre l&rsquo;asservissement des espaces \u00e0 l&rsquo;id\u00e9ologie du rendement, des \u00e9cologistes parfois \u00ab fich\u00e9s S \u00bb d\u00e9clinant de fausses identit\u00e9s pour ne pas \u00eatre trahis, des jeunes, souvent, qui ont d\u00e9di\u00e9 leur vie pour cr\u00e9er des poches de r\u00e9sistance, des appels d&rsquo;air au sein desquels pourraient s\u2019enraciner d&rsquo;autres possibles. C&rsquo;est un environnement rude, o\u00f9 la m\u00e9fiance est de mise \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des nouveaux venus et o\u00f9 l&rsquo;on fait peu de cas de l&rsquo;amiti\u00e9 ou de la bienveillance : ici, la lutte prime, un combat dans lequel on estime avoir davantage besoin d&rsquo;un camarade que d&rsquo;un ami. Nous en parlons longuement avec Matt\u00e9o et Aurore, une amie de Julien venue s&rsquo;installer ici il y a plus d&rsquo;un an et demi. Pour elle, \u00ab la greffe est plus difficile \u00e0 prendre \u00bb, comme elle le dit. Ses moyens de r\u00e9sistance ne sont pas les m\u00eames, elle peine \u00e0 trouver sa place dans cette contestation n\u00e9cessaire mais virulente. Et puis, le quotidien sur le plateau est solitaire, difficile. Aujourd&rsquo;hui, elle envisage de le quitter pour replonger dans un tout autre environnement, celui, bouillonnant, de Marseille. Alors que nous profitons du sauna auto-g\u00e9r\u00e9 construit sur les bords d&rsquo;un lac, nous parlons de cette lutte incessante, qui semble ne jamais avoir de fin. Nous remarquons \u00e0 quel point il est facile de s&rsquo;identifier \u00e0 elle et de rester en permanence dans une posture de r\u00e9sistance, au point m\u00eame de finir par s&rsquo;opposer, comme par habitude, \u00e0 ses propres camarades de combat et de mettre en p\u00e9ril la construction de quelque chose de nouveau. L\u00e0 aussi, l&rsquo;histoire se r\u00e9p\u00e8te et les mod\u00e8les se reproduisent. Est-il possible de tisser d&rsquo;autres mani\u00e8res de vivre, un autre rapport au monde p\u00e9renne en restant dans ces habits de lutte ? La comparaison avec ce que nous avons per\u00e7u \u00e0 Bio, cet \u00e9cosyst\u00e8me qui se cherche mais qui se met progressivement en place, fait appara\u00eetre une filiation \u00e9vidente entre ces deux approches : la lutte telle qu&rsquo;elle se pratique sur le plateau est n\u00e9cessaire pour d\u00e9fendre ou cr\u00e9er des espaces au sein desquels il sera possible d&rsquo;\u00e9crire ensuite une autre histoire.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"http:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Ferme-sur-le-plateau-de-Millevaches-1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-203\" srcset=\"https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Ferme-sur-le-plateau-de-Millevaches-1.jpg 1024w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Ferme-sur-le-plateau-de-Millevaches-1-300x225.jpg 300w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Ferme-sur-le-plateau-de-Millevaches-1-768x576.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"http:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Ruisseau-sur-le-plateau-de-Millevaches.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-204\" srcset=\"https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Ruisseau-sur-le-plateau-de-Millevaches.jpg 1024w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Ruisseau-sur-le-plateau-de-Millevaches-300x225.jpg 300w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Ruisseau-sur-le-plateau-de-Millevaches-768x576.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"768\" height=\"1024\" src=\"http:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Visitez-Faux-la-Montagne.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-205\" srcset=\"https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Visitez-Faux-la-Montagne.jpg 768w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Visitez-Faux-la-Montagne-225x300.jpg 225w\" sizes=\"auto, (max-width: 768px) 100vw, 768px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Quant \u00e0 nous, nous redescendons du plateau, impressionn\u00e9s par l&rsquo;engagement qui anime tous ceux que nous avons crois\u00e9s et \u00e9merveill\u00e9s par nos promenades dans ces paysages d&rsquo;\u00e9t\u00e9 indien. Nous nous dirigeons vers notre piste d&rsquo;atterrissage, apr\u00e8s neuf mois sur la route : l&rsquo;Auvergne, o\u00f9 vit Richard, le grand-oncle de Julien, et sa femme Christiane, qui nous accueillent pendant quelques jours. Nous sommes d\u00e9but d\u00e9cembre, il est temps de rejoindre nos familles pour les f\u00eates de fin d&rsquo;ann\u00e9e. Nous profitons de cette \u00e9tape en Auvergne pour retrouver un autre ami, Micka\u00ebl, qui vit \u00e0 Billom depuis plus d&rsquo;un an. Nous visitons encore des villages, des tiers-lieux, nous rencontrons des gens qui ont saut\u00e9 le pas et sont venus s&rsquo;installer dans des hameaux plus isol\u00e9s dans la montagne. Le jour du d\u00e9part, nous sommes un peu frustr\u00e9s : nous ne sommes pas rest\u00e9s assez longtemps ici, alors que beaucoup de choses nous plaisent. Et puis, il y a une partie de la famille de Julien. Et puis, Micka\u00ebl a vraiment l&rsquo;air de se plaire. Et puis, il y a la montagne, mais l&rsquo;environnement n&rsquo;est pas aussi rude que sur le plateau. Et puis, et puis, et puis&#8230; et si nous prolongions, encore un peu ? Si nous revenions en janvier pour quelques semaines, pour visiter aussi ce territoire ? Et d&rsquo;ailleurs, que fait-on du Pays Basque, des Pyr\u00e9n\u00e9es, du Morvan et m\u00eame de la Loire dont on nous a parl\u00e9 mais que nous n&rsquo;avons pas eu le temps de visiter ?<\/p>\n\n\n\n<p>Non, il est temps d&rsquo;arr\u00eater. Nous savions que nous aurions cette tentation et nous nous l&rsquo;\u00e9tions promis : le voyage s&rsquo;arr\u00eate, quoi qu&rsquo;il arrive, en d\u00e9cembre. Il nous faudra faire un choix \u00e0 partir de ce que nous avons vu dans le temps imparti. Il fait encore nuit, mais le soleil se l\u00e8ve doucement \u00e0 l&rsquo;horizon. Quatre cents cinquante kilom\u00e8tres nous s\u00e9parent de Paris o\u00f9 ma famille nous attend pour pr\u00e9parer le sapin de No\u00ebl. Ce seront les quatre cents cinquante derniers kilom\u00e8tres de ce voyage, sur les vingt mille parcourus. Les quatre cents cinquante derniers kilom\u00e8tres de ce voyage&#8230; qui n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 finalement que la continuit\u00e9 du pr\u00e9c\u00e9dent, et le pr\u00e9ambule du prochain.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Retrouvez la s\u00e9rie de r\u00e9cits de notre tour de France <a href=\"http:\/\/anaid-sayrin.com\/index.php\/category\/carnetdevoyage\/tour-de-france\/\">par ici<\/a>. <\/em><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cette fois, c&rsquo;est la pluie qui nous accueille. Tout est vert ici, si ce n&rsquo;est la terre gorg\u00e9e d&rsquo;eau qui s&rsquo;est transform\u00e9e en boue. 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