{"id":210,"date":"2023-02-15T15:44:37","date_gmt":"2023-02-15T14:44:37","guid":{"rendered":"http:\/\/anaid-sayrin.com\/?p=210"},"modified":"2023-04-24T16:06:14","modified_gmt":"2023-04-24T14:06:14","slug":"4-5-en-bretagne-mise-en-action-des-imaginaires","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/anaid-sayrin.com\/index.php\/2023\/02\/15\/4-5-en-bretagne-mise-en-action-des-imaginaires\/","title":{"rendered":"4\/5 &#8211; En Bretagne, mise en action des imaginaires."},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"http:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Maison-des-Douaniers.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-211\" srcset=\"https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Maison-des-Douaniers.jpeg 1024w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Maison-des-Douaniers-300x225.jpeg 300w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Maison-des-Douaniers-768x576.jpeg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Lorsque ma grand-m\u00e8re \u00e9tait atteinte de la maladie d&rsquo;Alzheimer et que j&rsquo;allais la voir dans la r\u00e9sidence m\u00e9dicalis\u00e9e o\u00f9 elle vivait, elle avait du mal \u00e0 comprendre ce que je faisais comme m\u00e9tier. Plut\u00f4t que de lui expliquer que je travaillais pour un \u00ab r\u00e9seau europ\u00e9en de centres culturels ind\u00e9pendants \u00bb, je lui disais :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Je travaille dans la culture, mamie.<br>&#8211; Tu travailles dans la culture ? Tu as des vaches ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Les m\u00e9decins nous disaient toujours de ne pas la contrarier, d&rsquo;aller dans son sens. De charg\u00e9e de communication \u00e0 \u00e9leveuse de bovins, le mensonge \u00e9tait un peu gros, et pourtant&#8230; Je voyais bien, au quotidien, que le travail de l&rsquo;art et de la culture \u00e9tait un ensemencement : nous devions travailler une terre, m\u00eame si celle-ci \u00e9tait en g\u00e9n\u00e9ral urbanis\u00e9e, l&rsquo;enrichir et la nourrir afin que ses habitants puissent y cro\u00eetre. La culture, vue dans ce sens, n&rsquo;a rien de fig\u00e9e : elle n&rsquo;est pas vitrifi\u00e9e dans des mus\u00e9es ou dans de grands th\u00e9\u00e2tres \u00e0 l&rsquo;italienne. Au contraire, elle se nourrit des \u00e9changes du quotidien, du m\u00e9lange des individus, des rencontres et de l&rsquo;hybridation des formes. Une langue morte, apr\u00e8s tout, n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un langage dans lequel plus rien n&rsquo;\u00e9volue et qui ne se laisse plus transformer de l&rsquo;int\u00e9rieur par l&rsquo;autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd&rsquo;hui, je ne travaille plus dans \u00ab la culture \u00bb, mais ces aventures sur la route me rappellent ces initiatives. \u00c0 travers les \u00ab tiers-lieux \u00bb que nous visitons, bien s\u00fbr, mais aussi par la simple observation de ce qui nous semble rendre un territoire vivant ou qui le laisse en jach\u00e8re. Nous avons du mal \u00e0 trouver les mots pour r\u00e9pondre \u00e0 cette question : \u00ab Qu&rsquo;est-ce que vous appelez un \u00ab territoire vivant \u00bb ? Un endroit avec de l&rsquo;activit\u00e9 \u00e9conomique ? O\u00f9 il y a du monde ? Des projets ? \u00bb. Pas tout \u00e0 fait. Nous cherchons quelque chose d&rsquo;un peu plus subtile, mais nous ne savons pas encore quoi. Petit \u00e0 petit, au fur et \u00e0 mesure des kilom\u00e8tres qui d\u00e9filent, notre perception s&rsquo;affine. Nous laissons sur le bas-c\u00f4t\u00e9 nos repr\u00e9sentations de ce que notre vie pourrait \u00eatre. Nos pr\u00e9-conceptions se diluent dans la diversit\u00e9 des personnes que nous rencontrons, dans toutes les formes que prennent leurs modes de vie, leurs envies, leurs r\u00eaves. De plus en plus, nous nous disons que nous pouvons atterrir (presque) n&rsquo;importe o\u00f9 : o\u00f9 que nous soyons, nous ferons avec ce qui se pr\u00e9sentera \u00e0 nous et nous y serons bien.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;\u00e9t\u00e9 nous a conduits vers d&rsquo;autres voyages qui nous ont \u00e9cart\u00e9s de notre plan de route mais nous ont men\u00e9s bien plus loin et bien plus au dedans que les routes que nous avions emprunt\u00e9es jusque-l\u00e0. Lorsque nous reprenons notre exploration de la France, nous sommes d\u00e9j\u00e0 fin septembre. Nous partons sur les routes de Bretagne. Notre p\u00e9riple commence \u00e0 Paule, tout pr\u00e8s de Carhaix, en Centre-Bretagne (Kreiz-Breizh en breton). Tout de suite, quelque chose se passe. En nous promenant \u00e0 Rosetrennen, nous tombons par hasard sur un groupe de personnes s&rsquo;affairant dans une petite maison de village dont la vitrine donne sur la rue. Une association s&rsquo;est constitu\u00e9e pour reprendre et retaper la b\u00e2tisse abandonn\u00e9e et en faire un espace disponible \u00e0 diverses associations ou \u00e0 quiconque voudrait y organiser quelque chose \u2013 atelier d&rsquo;\u00e9criture, temps de m\u00e9ditation, cercles de philosophie, etc. Nous nous pr\u00e9sentons comme des \u00ab curieux \u00bb et imm\u00e9diatement, le petit groupe nous ouvre ses bras et ses portes pour nous faire visiter leur lieu en pleine effervescence. Quelques minutes plus tard, nous sommes d\u00e9j\u00e0 en train de les aider \u00e0 d\u00e9placer des meubles en discutant philosophie. Cette rencontre ne sera qu&rsquo;un avant-go\u00fbt de ce qui nous attend en Centre-Bretagne : dans chaque petit village que nous visitons, en poussant une porte ou en nous asseyant simplement au bistrot, nous rencontrons des habitants heureux de nous parler de leur terre et de (peut-\u00eatre) nous y voir nous installer.<\/p>\n\n\n\n<p>Le territoire est peu peupl\u00e9, assez bois\u00e9. L&rsquo;agriculture, tr\u00e8s pr\u00e9sente, se d\u00e9coupe en bocage. Des petits tr\u00e9sors sont \u00e0 d\u00e9couvrir dans le secret des for\u00eats encore touffues. \u00c0 Plo\u00ebrdut, sur les conseils de notre amie Hannah, nous empruntons un escalier qui s&rsquo;enfonce entre les arbres. En contrebas, cach\u00e9e de la route qui la surplombe, nous d\u00e9couvrons la magnifique chapelle de Locuon, construite au milieu d&rsquo;une petite clairi\u00e8re, entour\u00e9e de hautes fa\u00e7ades rocheuses. La lumi\u00e8re du soleil perce \u00e0 peine, les rayons qui se fraient un chemin entre les branches se posent sur la mousse qui recouvre les lieux. Le vallon ne s&rsquo;est pas creus\u00e9 naturellement : il s&rsquo;agit d&rsquo;une ancienne carri\u00e8re gallo-romaine. Les histoires ici se t\u00e9lescopent dans le plus grand des silences. Nous poussons nos explorations un peu plus \u00e0 l&rsquo;ouest, vers les Monts d&rsquo;Arr\u00e9e, dans ces endroits o\u00f9 cohabitent les landes s\u00e8ches couvertes de bruy\u00e8res, et les rivi\u00e8res coulant au pied d&rsquo;arbres feuillus encore tr\u00e8s verts. Marchant dans la for\u00eat de Huelgoat, nous tombons sur une petite maison entour\u00e9e de grands arbres qui fait \u00ab caf\u00e9-librairie \u00bb. Nous entrons pour y prendre une boisson chaude en feuilletant quelques livres. Les nouveaux propri\u00e9taires du lieu nous corrigent : ici, c&rsquo;est une \u00ab librairie-caf\u00e9 \u00bb, plut\u00f4t qu&rsquo;un \u00ab caf\u00e9-librairie \u00bb. Ils sont arriv\u00e9s de Montpellier cette ann\u00e9e et on r\u00e9-ouvert cet endroit qui semble lui aussi tout droit sorti d&rsquo;une l\u00e9gende celte. Ils sont enthousiastes : \u00ab Nous organisons des \u00e9v\u00e9nements, des concerts, des discussions, des d\u00e9bats. Ce qui nous marque ici, c&rsquo;est que les gens se d\u00e9placent. Certains viennent de Morlaix, \u00e0 trente kilom\u00e8tres, juste pour participer \u00e0 une soir\u00e9e. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"768\" height=\"1024\" src=\"http:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Chapelle-de-Locuon.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-212\" srcset=\"https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Chapelle-de-Locuon.jpeg 768w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Chapelle-de-Locuon-225x300.jpeg 225w\" sizes=\"auto, (max-width: 768px) 100vw, 768px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Nous comprenons tr\u00e8s vite ce qu&rsquo;ils veulent dire. Jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent, nous avons surtout visit\u00e9 des r\u00e9gions montagneuses o\u00f9 le moindre kilom\u00e8tre sur les routes en lacet compte double. Conduire trente kilom\u00e8tres pour une course ou un \u00e9v\u00e9nement n&rsquo;est pas si anodin. Ici, les routes sont droites, elles filent d&rsquo;un territoire \u00e0 l&rsquo;autre et cela se sent. Les villes, les villages, les diff\u00e9rents pays de Bretagne communiquent. Les fronti\u00e8res sont marqu\u00e9es : on nous a bien dit que le L\u00e9on, ce n&rsquo;est pas le Tr\u00e9gor, et encore moins le Kreiz-Breizh. Mais tout le monde circule et se rencontre facilement d&rsquo;un territoire \u00e0 l&rsquo;autre. Lorsque nous regardons la liste des \u00e9v\u00e9nements qui ont lieu tout l&rsquo;hiver, nous sommes impressionn\u00e9s : fest-noz, balades cont\u00e9es nocturnes, conf\u00e9rences, manifestations, etc. Les propositions ne manquent pas. Cette facilit\u00e9 de d\u00e9placement, la diversit\u00e9 des gens que nous croisons fa\u00e7onneront notre voyage : durant ces trois semaines, nous circulerons beaucoup \u00e0 travers tous les pays de Bretagne, pour en faire presque le tour, gr\u00e2ce \u00e0 la rencontre de multiples personnages qui nous ont ouvert leurs portes.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y eut d&rsquo;abord Jehanne et Guilhem, un couple install\u00e9 pr\u00e8s de Plo\u00ebrdut, chez qui notre amie Axelle a fait du Woofing il y a quelque temps. Un coup de t\u00e9l\u00e9phone a suffi pour qu&rsquo;ils nous accueillent le temps d&rsquo;un week-end. Ils se sont install\u00e9s ici il y a un an et demi environ avec le d\u00e9sir revendiqu\u00e9 de se retirer d&rsquo;un certain monde pour en fa\u00e7onner un autre. Guilhem \u00e9tait le fondateur d\u2019une startup \u00e0 succ\u00e8s dans l\u2019\u00e9conomie sociale et solidaire, un engagement politique qu&rsquo;il a tenu \u00e0 bout de bras pendant plusieurs ann\u00e9es, jusqu&rsquo;\u00e0 se rendre compte de la vacuit\u00e9 des discours du milieu qu&rsquo;il fr\u00e9quentait : il ne suffit pas de parler d&rsquo;un \u00ab autre monde \u00bb pour le faire advenir. Avec sa femme, il a donc d\u00e9cid\u00e9 d&rsquo;acheter ces vingt-deux hectares de terre et de faire les choses \u00e0 sa mani\u00e8re. Une partie du terrain n\u2019est que champs cultiv\u00e9s laiss\u00e9s \u00e0 la disposition des agriculteurs. Le reste est une for\u00eat sauvage que Guilhem et son fils nous font visiter. Les parents et leurs quatre enfants vivent sur la premi\u00e8re parcelle : il y a l\u00e0 une long\u00e8re, habitable mais demandant encore quelques r\u00e9novations, qui permet d&rsquo;accueillir des amis et des Woofeurs. Eux vivent dans deux grandes yourtes mont\u00e9es un peu plus loin. La derni\u00e8re construction en date est un sauna dont ils nous invitent \u00e0 profiter d\u00e8s notre arriv\u00e9e, avant de plonger dans le petit ruisseau glac\u00e9 qui coule un peu plus loin. Cet immense terrain de jeu demande un soin constant. Mais il leur permet aussi d&rsquo;apprendre chaque jour quelque chose de nouveau : la nature est une source d&rsquo;apprentissage permanent, elle est le plus grand livre de sagesse, disaient les anciens. Nous nous mettons \u00e0 r\u00eaver : pour la premi\u00e8re fois, nous rencontrons des personnes dont le mode de vie est tr\u00e8s proche de celui auquel nous aspirons.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a quelques ann\u00e9es, Jehanne avait mont\u00e9 un projet en apparence tr\u00e8s diff\u00e9rent : elle proposait \u00e0 des jeunes en attente de jugement de passer du temps avec des b\u00e9n\u00e9voles qui les emmenaient faire une activit\u00e9 ensemble \u2013 une apr\u00e8s-midi au mus\u00e9e, une promenade dans un parc, etc. L&rsquo;id\u00e9e sous-jacente \u00e9tait que l&rsquo;ouverture \u00e0 la diversit\u00e9, le fait de se plonger dans des milieux tr\u00e8s diff\u00e9rents de ceux que l&rsquo;on conna\u00eet, mais aussi de faire l&rsquo;exp\u00e9rience de la solidarit\u00e9, permet d&rsquo;ouvrir son horizon, de redonner espoir, de prendre du recul par rapport \u00e0 sa propre r\u00e9alit\u00e9 et peut-\u00eatre d&rsquo;apaiser la col\u00e8re. Les r\u00e9sultats \u00e9taient tr\u00e8s encourageants. Elle a d\u00fb mettre de c\u00f4t\u00e9 son projet \u00e0 cause de lourdeurs administratives qui l&#8217;emp\u00eachaient de mener son id\u00e9e plus loin encore et puis parce qu&rsquo;ils sont venus s&rsquo;installer ici. Mais l&rsquo;id\u00e9e est toujours l\u00e0. Aujourd&rsquo;hui, Guilhem voudrait accueillir des petits groupes chez eux, le temps de quelques jours, pour s\u2019extraire de son milieu et&nbsp; \u00ab se laisser toucher par les \u00e9l\u00e9ments \u00bb, leur beaut\u00e9 comme leur rudesse. \u00ab Je suis persuad\u00e9 qu&rsquo;une nuit dehors, par terre, \u00e0 la belle \u00e9toile, peut \u00eatre transformatrice \u00bb, nous dit-il. Nous voulons bien le croire : tout comme la culture, la nature ne se vit pas derri\u00e8re les vitres d&rsquo;un car ou derri\u00e8re les palissades, m\u00eame tr\u00e8s jolies, d&rsquo;une maison de vacances. C&rsquo;est en la prenant en pleine face et de plein fouet qu&rsquo;elle peut nous transmettre sa force de vie et ses enseignements.<\/p>\n\n\n\n<p>Le week-end s&rsquo;ach\u00e8ve par le \u00ab cercle du dimanche \u00bb, organis\u00e9 cette semaine chez eux. Le midi, des habitants des alentours arrivent les uns apr\u00e8s les autres pour un repas partag\u00e9 sous le grand ch\u00eane. Et puis, on ouvre le cercle. L&rsquo;une des participantes rappelle les r\u00e8gles : on peut ici proposer son aide, donner ce qu&rsquo;on veut, demander du soutien, parler d&rsquo;une activit\u00e9 que l&rsquo;on souhaite organiser, etc. Le seul interdit est d&rsquo;essayer de vendre quelque chose. Les unes apr\u00e8s les autres, les annonces tombent : une femme d&rsquo;un certain \u00e2ge demande des bras pour vider un garage dans lequel les volontaires pourront se servir s&rsquo;ils trouvent des choses qui les int\u00e9ressent ; un autre a du bois en trop et propose de le donner ; une jeune femme cherche un outil pour finaliser la construction de sa maison et cela tombe bien, un des participants a ce qui lui faut ; une autre propose d&rsquo;organiser un atelier cr\u00e9atif, etc. Cette initiative est n\u00e9e il y a quelque temps pour cr\u00e9er un r\u00e9seau de solidarit\u00e9 entre voisins. Un premier cercle s&rsquo;est form\u00e9 et puis, devant l&rsquo;engouement qu&rsquo;il suscitait, d&rsquo;autres cercles plus locaux ont \u00e9t\u00e9 ouverts. Tout est auto-g\u00e9r\u00e9 par les habitants. Le format est tr\u00e8s simple, mais salutaire : nombre de ceux qui sont l\u00e0 vivent dans des endroits parfois isol\u00e9s, ou tentent de cr\u00e9er des modes de vie alternatifs ou autonomes pour lesquels l&rsquo;entraide est indispensable \u2013 au risque de couler. Nous passons le reste de l&rsquo;apr\u00e8s-midi \u00e0 \u00e9changer avec les uns et les autres, et finissons convaincus d&rsquo;une chose qui nous parlait d\u00e9j\u00e0 : ce sont bien les formats les plus simples qui sont les plus rassembleurs, pour inciter tout un chacun \u00e0 faire les choses ensemble.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"http:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Pointe-du-Raz.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-213\" srcset=\"https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Pointe-du-Raz.jpeg 1024w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Pointe-du-Raz-300x225.jpeg 300w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Pointe-du-Raz-768x576.jpeg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Trouver un autre mode de vie&#8230; Est-ce qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit pas l\u00e0 du r\u00eave de beaucoup d\u2019entre nous ? Partir, recommencer, vivre mieux, s&rsquo;\u00e9vader, ralentir, ou aller vers plus d\u2019intensit\u00e9, mais ailleurs, toujours ailleurs. Nous-m\u00eames, au cours de ce voyage, nous nous questionnons souvent sur les raisons pour lesquelles nous avons pris les choses par ce bout : aller voir tous les ailleurs possibles puis choisir. La Bretagne donne un cadre id\u00e9al pour se laisser aller \u00e0 imaginer cet ailleurs. Avant nous, des g\u00e9n\u00e9rations et des g\u00e9n\u00e9rations se sont succ\u00e9d\u00e9es sur ses c\u00f4tes, le regard tourn\u00e9 vers l&rsquo;oc\u00e9an pour r\u00eaver \u00e0 ce que pourrait \u00eatre le monde de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;horizon. Il y a quelque chose de sp\u00e9cial dans ces atmosph\u00e8res de bout de monde. On s&rsquo;y sent comme au bord de la plan\u00e8te, pr\u00eat \u00e0 chavirer dans l&rsquo;inconnu. Il n&rsquo;est pas surprenant, surtout dans le monde d&rsquo;aujourd&rsquo;hui qui s&rsquo;\u00e9chine \u00e0 d\u00e9capiter nos capacit\u00e9s \u00e0 r\u00eaver, qu&rsquo;on se bouscule sur ces c\u00f4tes pour y avoir un petit coin de paradis o\u00f9 l&rsquo;on pourra venir s&rsquo;\u00e9vader, de temps en temps. Ce n&rsquo;est donc certainement pas un hasard si nous trouvons ici une terre tr\u00e8s fertile pour tous les artisans du nouveau monde, ceux qui veulent se remonter les manches pour inventer de nouvelles mani\u00e8res de vivre ensemble. Surtout, ici, on ne se limite pas \u00e0 la th\u00e9orie. La mise en pratique est de rigueur. Nos amis de Hameaux L\u00e9gers sont l\u00e0 pour en t\u00e9moigner. Depuis 2019, ils militent pour permettre \u00e0 des collectifs de s\u2019installer en habitat l\u00e9ger sur des terrains qui appartiennent aux communes, de mani\u00e8re l\u00e9gale et p\u00e9renne. En 2020, ils ont quitt\u00e9 l&rsquo;Ard\u00e8che o\u00f9 ils \u00e9taient install\u00e9s depuis le d\u00e9but de l&rsquo;aventure pour la Bretagne qui paraissait pr\u00eate \u00e0 porter leurs id\u00e9es et \u00e0 exp\u00e9rimenter avec eux. Ils ne se sont pas tromp\u00e9s : aujourd&rsquo;hui, une dizaine de communes sont accompagn\u00e9es par l&rsquo;association pour la cr\u00e9ation de hameaux l\u00e9gers dans leur village. Dans cette r\u00e9gion militante par tradition, les politiques n&rsquo;h\u00e9sitent pas \u00e0 s&rsquo;engager sur le terrain et coop\u00e8rent avec les populations. Plusieurs membres de l&rsquo;association se sont \u00e0 leur tour install\u00e9s en hameau l\u00e9ger sur la commune de Saint-Andr\u00e9-des-Eaux, entre Rennes et Dinan. Ils ont repris du m\u00eame coup la gestion de l\u2019\u00c9prouvette, le bar embl\u00e9matique du village, dont la patronne voulait passer la main. Progressivement, ils font \u00e9voluer l&rsquo;endroit pour qu\u2019il soit un espace de rencontre avec des activit\u00e9s vari\u00e9es, pour tout type de public (spectacles de clown, soir\u00e9es contes, concerts, caf\u00e9 tricot etc.) Ici, l&rsquo;engagement de la commune a fait venir du sang neuf qui a permis la sauvegarde d&rsquo;un lieu capital pour la sociabilit\u00e9 du village.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais cette qu\u00eate d&rsquo;un ailleurs ne prend pas la m\u00eame forme partout. Nous poussons vers l&rsquo;ouest en suivant la c\u00f4te nord. Julien a de la famille \u00e0 Lannion, moi, \u00e0 Landerneau. Sur la c\u00f4te de granit rose, nous marchons sur des sentiers entour\u00e9s de rochers aux allures fantomatiques de papier m\u00e2ch\u00e9, d\u00e9sert\u00e9s. Plus nous avan\u00e7ons, plus le pays nous semble vide. Pourtant, depuis la crise du COVID, les c\u00f4tes bretonnes ont \u00e9t\u00e9 prises d&rsquo;assaut. Le prix des maisons a flamb\u00e9. Certains ont doubl\u00e9, voire tripl\u00e9. Mais les villages sont pleins de belles maisons aux volets ferm\u00e9s et aux centres moribonds. \u00c0 Roscoff, nous nous arr\u00eatons un peu par hasard \u00e0 l&rsquo;office de tourisme, pour esp\u00e9rer pouvoir parler \u00e0 quelqu&rsquo;un. Apr\u00e8s quelques \u00e9changes, la femme qui nous accueille tombe le masque et nous avoue sa d\u00e9tresse : ici, plus personne ne peut se loger. Les jeunes partent, faute de pouvoir trouver un toit lorsqu&rsquo;ils ne veulent plus vivre chez papa-maman. Les personnes \u00e2g\u00e9es se plaignent qu&rsquo;il n&rsquo;y ait plus personne pour s&rsquo;occuper d&rsquo;eux. Il n&rsquo;y a plus d&#8217;employ\u00e9s pour les restaurants et les magasins : le co\u00fbt de la vie les a pouss\u00e9s vers l&rsquo;int\u00e9rieur des terres. Doucement, la vie d\u00e9cr\u00e9pit. La sociabilit\u00e9 se perd. Les citadins en vacances appr\u00e9cient le calme. Les r\u00e9sidents cr\u00e8vent d&rsquo;ennui, de manque de soin et partent. Le r\u00eave d\u2019un ailleurs \u00e0 grande \u00e9chelle, d\u00e9nu\u00e9 de bon sens, vient tuer les imaginaires, m\u00eame ici.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous continuons \u00e0 rouler dans le Finist\u00e8re, en mettant le cap vers le sud. \u00c0 Douarnenez, nous retrouvons Manon, une ancienne membre de Hameaux L\u00e9gers qui est venue se r\u00e9installer ici. Elle est originaire de Quimper et a toujours su qu&rsquo;elle reviendrait un jour ou l&rsquo;autre. Elle a suivi une formation dans la charpente maritime et travaille depuis dans un atelier de r\u00e9novation de bateaux. Elle se pla\u00eet ici. Les conditions de travail ne sont pas toujours faciles, surtout pour une jeune femme, mais elle aime le travail de ses mains, ce rythme un peu rude qui la fait se lever t\u00f4t le matin, prendre soin de l&rsquo;ancien pour continuer de le faire vivre. Tout cela l&rsquo;ancre dans la r\u00e9alit\u00e9. Elle conna\u00eet les gal\u00e8res li\u00e9es \u00e0 l&rsquo;habitat : elle a mis du temps \u00e0 trouver un logement stable. La solution pour la plupart des jeunes est de se rabattre sur les locations saisonni\u00e8res pour une partie de l&rsquo;ann\u00e9e et de chercher des solutions de remplacement quand arrive la saison estivale. Mais cette fois, elle a peut-\u00eatre trouv\u00e9 quelque chose de plus p\u00e9renne : elle habite en colocation un g\u00eete que le propri\u00e9taire r\u00e9serve normalement \u00e0 la location courte dur\u00e9e, mais elle a bon espoir qu&rsquo;il les laisse finalement y vivre \u00e0 l&rsquo;ann\u00e9e. Il est sensible, dit-il, aux difficult\u00e9s qu&rsquo;elles rencontrent. \u00ab Nous aussi, on a \u00e9t\u00e9 jeunes. Nous aussi, on a gal\u00e9r\u00e9 \u00bb, disent-ils. Il est bon, parfois, de s&rsquo;en souvenir.<\/p>\n\n\n\n<p>Douarnenez a quelque chose de diff\u00e9rent. Nous retrouvons ici les atmosph\u00e8res de ports et de marins que charrient les romans ou les chansons de Jacques Brel. Ce n&rsquo;est pas une jolie ville c\u00f4ti\u00e8re devenue mus\u00e9e. Le centre s&rsquo;entortille dans des petites ruelles aux maisons parfois un peu d\u00e9labr\u00e9es. Sur le port du Rosemeur, les bistrots font face \u00e0 un quai vide, tr\u00e8s peu am\u00e9nag\u00e9, qui luit faiblement sous les r\u00e9verb\u00e8res jaunes. J&rsquo;imagine sans peine les matelots ivres cherchant \u00e0 en d\u00e9coudre, les gamins r\u00eavant de l&rsquo;autre bout du monde en regardant les p\u00eacheurs d\u00e9charger les poissons, les chants m\u00eal\u00e9s aux cris et les temp\u00eates venant l\u00e9cher la digue. Pourtant, ce soir, nous ne rencontrerons ni marin, ni p\u00eacheur, ni aventurier revenant d\u2019une destination lointaine. Nous retrouvons Alice, une de nos amies qui, il y a encore peu de temps, \u00e9tait graphiste \u00e0 Paris. Depuis plus d\u2019un an, elle sillonne la Bretagne dans un camion qu\u2019elle a achet\u00e9 et am\u00e9nag\u00e9. L&rsquo;hiver approchant, elle a voulu chercher un logement au chaud. Mais quand elle a fini par trouver, elle n&rsquo;a pas support\u00e9 de se retrouver de nouveau entre quatre murs. Elle a repris son camion. Alice trouve beaucoup de sens dans cette vie sobre : elle a besoin de tr\u00e8s peu de moyens et a donc beaucoup de temps \u00e0 consacrer, notamment \u00e0 des associations. Ce week-end, elle suit d&rsquo;ailleurs une formation avec le planning familial o\u00f9 elle est engag\u00e9e. Elle nous raconte que, contrairement \u00e0 d&rsquo;autres villes c\u00f4ti\u00e8res, il y a encore beaucoup de jeunesse \u00e0 Douarnenez \u2013 une jeunesse engag\u00e9e. Les associations foisonnent, des squats font vibrer la culture alternative. La vie n&rsquo;y est pas toujours simple, mais il y a dans l&rsquo;atmosph\u00e8re quelque chose de vivifiant. Les paysages, spectaculaires, dramatiques, ont forc\u00e9ment fa\u00e7onn\u00e9 les esprits. Douarnenez ouvre sur le cap Sizun, l&rsquo;extr\u00eame pointe de la Cornouaille. Tout au bout, la magnifique baie des Tr\u00e9pass\u00e9s d\u00e9ploie ses bras : la l\u00e9gende veut que de tr\u00e8s nombreux cadavres de naufrag\u00e9s se soient \u00e9chou\u00e9s sur son sable, \u00e0 cause des courants. De la baie, nous marchons vers la pointe du Raz, nous marchons jusqu&rsquo;au bout, tout au bout, pour nous asseoir, seuls, sur un rocher. Nous ne pouvons pas aller plus loin. En face, nous devinons l&rsquo;\u00eele de Sein, une \u00eele toute plate de deux kilom\u00e8tres de long. De l\u00e0-bas nous parviennent des histoires de naufrages dus aux terribles r\u00e9cifs qui entourent ses c\u00f4tes, et de temp\u00eates si violentes qu&rsquo;elles faillirent engloutir l&rsquo;\u00eele. L\u00e0-bas, c&rsquo;est l&rsquo;imaginaire qui se tend, qui se prolonge. L\u00e0-bas, c&rsquo;est l&rsquo;horizon qui s&rsquo;ouvre en m\u00eame temps que l&rsquo;\u00e2me.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous prenons un bain de mer. Vivifiant lui aussi. Nous nous r\u00e9chauffons en mangeant \u00ab le meilleur kouign aman de Bretagne \u00bb, selon Hannah. Elle a raison. Nous sommes all\u00e9s au bout. Au bout de la Bretagne, au bout de la France. Maintenant, nous devons prendre la route du retour.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"768\" height=\"1024\" src=\"http:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Rochers-de-la-pointe-du-Raz.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-214\" srcset=\"https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Rochers-de-la-pointe-du-Raz.jpeg 768w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Rochers-de-la-pointe-du-Raz-225x300.jpeg 225w\" sizes=\"auto, (max-width: 768px) 100vw, 768px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>La mentalit\u00e9 d&rsquo;un territoire se construit petit \u00e0 petit sur des g\u00e9n\u00e9rations et des g\u00e9n\u00e9rations. Il est \u00e9vident que la g\u00e9ographie a un impact sur la mani\u00e8re dont une culture se d\u00e9veloppe. Les peuples de la mer, habitu\u00e9s aux all\u00e9es et venues, aux passages d&rsquo;\u00e9trangers de tous horizons ne r\u00e9agissent pas de la m\u00eame mani\u00e8re face \u00e0 l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 que des peuples peu bouscul\u00e9s par le changement. Le climat lui-m\u00eame, les mar\u00e9es qui modifient le paysage plusieurs fois par jour, la pluie qui tombe drue avant de laisser place \u00e0 un grand soleil : la Bretagne ne peut qu&rsquo;\u00eatre une terre de variations. Mais, sous-jacente \u00e0 cette diversit\u00e9, une trame commune se compose, \u00e0 laquelle chacun semble pouvoir se relier. Celle d&rsquo;une culture forte, vivante et v\u00e9cue, qui sait accueillir l&rsquo;autre, justement parce qu&rsquo;elle est solide. La culture bretonne est tr\u00e8s pr\u00e9sente, sans \u00eatre imposante. M\u00eame si l&rsquo;on ne croise pas de personnes parlant couramment breton \u00e0 tous les coins de rue, les \u00e9coles Diwan (quarante-sept dans toute la Bretagne, ainsi que six coll\u00e8ges et deux lyc\u00e9es) continuent de transmettre la langue aux enfants. Les fest-noz, nombreux tout au long de l&rsquo;ann\u00e9e, perp\u00e9tuent la tradition de la musique et de la danse. Et puis, surtout, il y a cet impalpable. Ce caract\u00e8re qui r\u00e8gne ici, qu&rsquo;on ne peut expliquer, mais qui est pr\u00e9sent. Et que les habitants prennent plaisir \u00e0 partager avec les nouveaux venus.<\/p>\n\n\n\n<p>Thierry et Lili, deux amis musiciens, habitent \u00e0 pr\u00e9sent sur l&rsquo;\u00eele aux Moines. Ils sont tomb\u00e9s amoureux de la Bretagne il y a quelques ann\u00e9es et s\u2019y sont install\u00e9s. Depuis, ils ont r\u00e9alis\u00e9 leur r\u00eave en trouvant cette maison \u00e0 toit plat avec vue sur la mer. Thierry rigole : \u00ab Il n&rsquo;y a qu&rsquo;en Bretagne qu&rsquo;une banque acceptera de faire un tel pr\u00eat \u00e0 des intermittents du spectacle ! \u00bb. L&rsquo;\u00eele leur apporte une atmosph\u00e8re ressour\u00e7ante dont ils ont besoin pour cr\u00e9er. Les quelques minutes \u00e0 effectuer en bateau depuis le continent suffisent \u00e0 donner l&rsquo;impression de s&rsquo;extraire d&rsquo;un certain monde pour se retirer dans un autre. Ici, leur rythme ralentit. Ils prennent le temps d&rsquo;\u00e9crire, de marcher sur le rivage, de contempler. Leur rencontre avec la Bretagne a \u00e9t\u00e9 un coup de c\u0153ur. \u00ab Ici, nous avons tout de suite \u00e9t\u00e9 accueillis, int\u00e9gr\u00e9s. Surtout quand tu es musicien. \u00bb Ils ont trouv\u00e9 un public fid\u00e8le pour lequel ils peuvent tourner presque toute l&rsquo;ann\u00e9e sans quitter la r\u00e9gion. Nos discussions s&rsquo;attardent sur le processus de cr\u00e9ation, le fait d&rsquo;am\u00e9nager sa vie pour faire honneur \u00e0 sa destin\u00e9e ou la voie qu&rsquo;on s&rsquo;est choisie. Ce retrait est un choix : c&rsquo;est ce qui leur permet d&rsquo;aller jusqu&rsquo;au bout de leur art. Tout cela nous parle. Plus que jamais, nous ressentons l&rsquo;importance de l&rsquo;environnement pour nous consacrer \u00e0 un certain essentiel, que nous taillons encore, progressivement, allant au c\u0153ur de la pierre. Le matin, nous nous levons \u00e0 l&rsquo;aurore. La mer est pleine des couleurs de l\u2019aube. Nous nous asseyons autour de la table, avec Thierry, pour \u00e9crire. Plus tard, nous lisons chacun notre tour les po\u00e9sies que nous avons \u00e9crites. Je n&rsquo;avais pas \u00e9crit, ni lu pour quelqu&rsquo;un, depuis des ann\u00e9es.<br><\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9videmment, tout n&rsquo;est pas parfait. Les Bretons eux aussi se crispent face \u00e0 la d\u00e9ferlante de \u00ab Parisiens \u00bb achetant leur pays morceau par morceau, pi\u00e9tinant leur art de vivre et leurs traditions. L&rsquo;\u00eele d&rsquo;Arz voisine est beaucoup plus sauvage que l&rsquo;\u00eele aux Moines. Toute une partie est encore inhabit\u00e9e. Le bourg est fait de rues \u00e9troites o\u00f9 de jolies maisons se font face. Au bar, nous rencontrons Arlette et Jo\u00ebl, deux jeunes nonag\u00e9naires, figures embl\u00e9matiques de l\u2019\u00eele. Arlette est n\u00e9e ici. Elle a r\u00e9ussi \u00e0 convaincre son marin de mari de quitter son \u00eele de Sein pour la rejoindre sur son petit bout de terre. Jo\u00ebl nous raconte la dure vie des marins, mais aussi les voyages partout dans le monde, pendant que sa femme l&rsquo;attendait. Celle-ci prenait parfois la voiture et traversait seule la France pour aller l&rsquo;attendre sur le port de S\u00e8te. Arlette a aussi tenu le bar o\u00f9 nous sommes en train de boire une bi\u00e8re. Elle nous parle de leurs folles soir\u00e9es avec Georges Brassens, Michel Rocard ou Fran\u00e7ois Morel. Toute sa vie, elle s&rsquo;est battue pour la survie de son \u00eele, et notamment son \u00e9cole. Elle savait que si celle-ci fermait, ce serait la fin. Les parents devraient partir et il ne resterait que les vieux. Elle sait aussi que si les vieux restent seuls, ils devront s\u00fbrement partir aussi. Aujourd&rsquo;hui, l&rsquo;\u00e9cole accueille suffisamment d&rsquo;enfants. Arlette est heureuse de voir cette nouvelle g\u00e9n\u00e9ration redonner de la vie \u00e0 l&rsquo;\u00eele. Une l\u00e9g\u00e8re inqui\u00e9tude pointe malgr\u00e9 tout. \u00ab Il ne faudrait pas non plus que n&rsquo;importe qui vienne ici et change tout&#8230; \u00bb. Mais \u00e7a ne dure pas longtemps. \u00ab La prochaine fois, vous viendrez dormir chez nous ! \u00bb, nous dit-elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faudra bien faire de la place aux jeunes familles pour que la culture survive \u2013 \u00e0 moins de lui pr\u00e9f\u00e9rer celle qu&rsquo;on r\u00e9serve aux touristes. Surtout qu&rsquo;ici, ils sont nombreux \u00e0 se montrer attach\u00e9s aux traditions, \u00e0 avoir soif de transmission. \u00c0 Gu\u00e9rande, Faly termine sa formation de paludier, les travailleurs des marais salants. Il est originaire d&rsquo;ici et n&rsquo;en est jamais parti. \u00ab J&rsquo;ai vu tous mes copains partir les uns apr\u00e8s les autres \u00bb, explique-t-il. \u00ab Et puis, ils sont tous revenus. \u00bb Dans sa formation, la plupart des \u00e9tudiants sont en reconversion. Le m\u00e9tier est extr\u00eamement physique : lorsque commence la saison du sel, il faut aller tous les jours cueillir la fleur de sel \u00e0 la surface de l&rsquo;eau avec la lousse, ou r\u00e9colter le gros sel dans le fond de l\u2019\u0153illet avec un las long de cinq m\u00e8tres. Le reste de l&rsquo;ann\u00e9e est r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 l&rsquo;entretien des salines et des \u0153illets, et aux travaux collectifs. Le travail de paludier est l&rsquo;une des seules techniques agricoles exempte de toute m\u00e9canisation. Dans les ann\u00e9es 70, ce m\u00e9tier traditionnellement transmis de p\u00e8re en fils s&rsquo;essoufflait. Une coop\u00e9rative a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e pour assurer sa survie et former la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration. La profession semble b\u00e9n\u00e9ficier aujourd&rsquo;hui d&rsquo;un regain d&rsquo;int\u00e9r\u00eat : les paludiers exercent en ind\u00e9pendants, chacun \u00e9tant responsable de ses \u0153illets et de sa production. Mais la coop\u00e9rative assure une entraide lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit de nettoyer les salines et d&rsquo;accompagner les jeunes qui se lancent dans la profession. Surtout, le cadre de travail est magnifique. Alors que nous nous promenons dans les marais salants, le calme r\u00e8gne. Des aigrettes blanches \u00e0 la huppe \u00e9l\u00e9gante et des ibis trempent leurs pattes dans l&rsquo;eau argileuse des salines. Les talus qui s\u00e9parent les \u0153illets forment un labyrinthe qui s&rsquo;\u00e9tend jusqu&rsquo;\u00e0 la mer. Il souffle comme un vent de libert\u00e9 sur ces berges.<\/p>\n\n\n\n<p>Le mois que nous avons pass\u00e9 ici fut charg\u00e9 \u2013 de rencontres, d&rsquo;\u00e9merveillement, d&rsquo;histoires, d&rsquo;imaginaire. Pour le terminer, nous d\u00e9cidons de marcher quelques jours le long de la Rance entre Dinan et Dinard. Au fur et \u00e0 mesure des kilom\u00e8tres, nous nous enfon\u00e7ons dans les bois. Nous savons qu&rsquo;au bout du chemin, quelque chose s&rsquo;ouvrira. La mer, l&rsquo;horizon, ou peut-\u00eatre, pour nous, un nouveau chapitre de nos vies.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"http:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Sur-la-Rance.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-215\" srcset=\"https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Sur-la-Rance.jpeg 1024w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Sur-la-Rance-300x225.jpeg 300w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Sur-la-Rance-768x576.jpeg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><em>Retrouvez la s\u00e9rie de r\u00e9cits de notre tour de France <a href=\"http:\/\/anaid-sayrin.com\/index.php\/category\/carnetdevoyage\/tour-de-france\/\">par ici<\/a>.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lorsque ma grand-m\u00e8re \u00e9tait atteinte de la maladie d&rsquo;Alzheimer et que j&rsquo;allais la voir dans la r\u00e9sidence m\u00e9dicalis\u00e9e o\u00f9 elle vivait, elle avait du mal \u00e0 comprendre ce que je faisais comme m\u00e9tier. 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