{"id":230,"date":"2023-02-12T16:06:32","date_gmt":"2023-02-12T15:06:32","guid":{"rendered":"http:\/\/anaid-sayrin.com\/?p=230"},"modified":"2023-04-24T16:22:34","modified_gmt":"2023-04-24T14:22:34","slug":"2-5-dans-les-cevennes-tisser-des-fils-de-soie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/anaid-sayrin.com\/index.php\/2023\/02\/12\/2-5-dans-les-cevennes-tisser-des-fils-de-soie\/","title":{"rendered":"2\/5 &#8211; Dans les C\u00e9vennes : tisser des fils de soi(e)."},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"http:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Rocher-sur-la-Vis.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-231\" srcset=\"https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Rocher-sur-la-Vis.jpg 1024w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Rocher-sur-la-Vis-300x225.jpg 300w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Rocher-sur-la-Vis-768x576.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Dans les contes, il y a toujours une fronti\u00e8re \u00e0 traverser pour rentrer dans un pays magique : passer de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;une rivi\u00e8re, s&rsquo;enfoncer dans une for\u00eat, ouvrir une porte myst\u00e9rieuse. Ce sont des mondes de l&rsquo;entre-deux, un passage entre ici et l\u00e0-bas. Pour nous, cette fronti\u00e8re a \u00e9t\u00e9 l&rsquo;A75. Peut-\u00eatre pas aussi myst\u00e9rieux qu&rsquo;une porte au fond d&rsquo;une armoire, avec un regard aiguis\u00e9, la magie peut se trouver partout, m\u00eame sur le bitume d&rsquo;une autoroute.<\/p>\n\n\n\n<p>Sortie : Le Vigan. Tout d&rsquo;un coup, nous quittons le Sud-Ouest, ses terres encore gorg\u00e9es d&rsquo;eau et ses for\u00eats endormies par l&rsquo;hiver. Mais nous ne sommes pas encore dans le Sud-Est : nous le pressentons seulement. Ici, le climat est encore humide et la garrigue ne grillonne pas encore. La route descend en serpentins entre des for\u00eats touffues dont affleurent des roches grises et d&rsquo;o\u00f9, presque \u00e0 chaque virage, jaillit de l&rsquo;eau. Nous sommes frapp\u00e9s par cette abondance : abondance de vert des arbres au feuillage persistant, abondance des sources qui abreuvent les C\u00e9vennes. Durant nos trois semaines pass\u00e9es l\u00e0-bas, ce sentiment ne nous a pas quitt\u00e9s : chaque endroit visit\u00e9 \u00e9tait comme un enchantement. La source de la Bu\u00e8ge, une r\u00e9surgence sortant du sol comme par magie, formant un bassin scintillant de bleu, de turquoise, de vert, de jaune. Le cirque de Navacelle qui, vu d&rsquo;en haut, impressionne par le trac\u00e9 d&rsquo;une puissante rivi\u00e8re qui s&rsquo;enroulait, jadis, autour d&rsquo;une butte sur laquelle se trouve aujourd\u2019hui un village. Et puis surtout, la Vis, la magnifique Vis, cette rivi\u00e8re que mon si cher ami Matthieu m&rsquo;a fait d\u00e9couvrir : j&rsquo;\u00e9tais imm\u00e9diatement tomb\u00e9e amoureuse de ses eaux froides, de son d\u00e9bit g\u00e9n\u00e9reux, de son aspect presque tropical et j&rsquo;avais h\u00e2te de la faire d\u00e9couvrir \u00e0 Julien. La Vis, plus d&rsquo;une fois, m&rsquo;a gu\u00e9rie. Au retour d&rsquo;un de mes derniers grands voyages, en me baignant dans une de ses cascades, j&rsquo;avais compris qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait plus la peine de partir aussi loin, d&rsquo;avaler des continents entiers pour trouver du myst\u00e8re. Tout \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 l\u00e0. M\u00eame les C\u00e9vennes avaient un petit go\u00fbt de Tha\u00eflande. Cette fois encore, assise sur ses berges, la Vis m&rsquo;a apais\u00e9e tout en me remplissant de vie.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"http:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Cascade-de-la-Vis.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-232\" srcset=\"https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Cascade-de-la-Vis.jpg 1024w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Cascade-de-la-Vis-300x225.jpg 300w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Cascade-de-la-Vis-768x576.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Mais on le sait bien : les contes ne sont pas qu&rsquo;\u00e9merveillement et sur le chemin, les \u00e9preuves se succ\u00e8dent. Toute merveille a un prix. Et ici aussi, tout ne coule pas de source.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes h\u00e9berg\u00e9s cette fois dans la maison de famille de ma belle belle-s\u0153ur Agneshka, construite par un de ses anc\u00eatres. Ses deux tantes, Nono et Bounette, y vivent \u00e0 l&rsquo;ann\u00e9e : ce sont elles qui nous ont accueillis dans leur magnifique demeure. Un monde \u00e0 part, encore : la maison est en plein centre du Vigan, mais son grand jardin, entour\u00e9 de hauts murs, nous fait oublier que nous sommes en ville. Tous les matins, nous pouvons go\u00fbter au bonheur de prendre le petit-d\u00e9jeuner en profitant du \u00ab parc \u00bb, de ses bambous, ses hortensias dont nous suivons jour apr\u00e8s jour le d\u00e9roulement des nouvelle feuilles, son majestueux magnolia qui s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve \u00e0 pr\u00e8s de dix m\u00e8tres&#8230; tout en sachant que de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du mur se trouve la Biocoop, en cas d\u2019un besoin urgent de pain ou de cr\u00e8me de ch\u00e2taigne.<\/p>\n\n\n\n<p>Le Vigan est une petite ville : presque quatre mille habitants. La D999 la relie \u00e0 Ganges, une autre ville de taille similaire. Sum\u00e8ne forme le troisi\u00e8me p\u00f4le de ce qu&rsquo;on nous d\u00e9signera comme \u00ab le triangle magique \u00bb. Tout de suite, l&rsquo;atmosph\u00e8re du Vigan nous pla\u00eet. Ni trop grande, ni trop petite, pleine de jeunes selon certains, remplis de vieux selon d&rsquo;autres, tr\u00e8s anim\u00e9e et pourtant d\u00e9s\u0153uvr\u00e9e, &#8230; Elle semble insaisissable. Nous avons l&rsquo;impression qu&rsquo;il faut apprendre \u00e0 la conna\u00eetre pour d\u00e9couvrir sa v\u00e9ritable identit\u00e9 et cela nous attire. Il faut dire que le Vigan a quelque chose de myst\u00e9rieux : son pass\u00e9 faste appara\u00eet derri\u00e8re les fa\u00e7ades craquel\u00e9es des b\u00e2timents bourgeois. Pendant longtemps, elle fut la capitale administrative de cette partie des C\u00e9vennes. De grandes foires y \u00e9taient organis\u00e9es, sa position en faisait une ville de passage tr\u00e8s importante. Mais surtout, d\u00e8s le XVIIe si\u00e8cle, le travail de la laine et la s\u00e9riciculture, la culture du ver \u00e0 soie, en firent une terre particuli\u00e8rement prosp\u00e8re. Les bas de luxe fabriqu\u00e9s dans les C\u00e9vennes \u00e9taient export\u00e9s dans toute l&rsquo;Europe. L&rsquo;industrie fit vivre toute la r\u00e9gion jusque dans les ann\u00e9es 50. Apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale, les bas de nylon firent leur arriv\u00e9e en Europe, chamboulant tout le march\u00e9. Une anecdote d&rsquo;un professeur d&rsquo;histoire-g\u00e9o au lyc\u00e9e m&rsquo;a toujours marqu\u00e9e : le nom de \u00ab nylon \u00bb fut d\u00e9tourn\u00e9 au d\u00e9but des ann\u00e9es 40 pour en faire l&rsquo;acronyme de <em>Now You Lose Old Nippon. <\/em>Les \u00c9tats-Unis signifiaient ainsi au Japon qu&rsquo;ils \u00e9taient bien d\u00e9cid\u00e9s \u00e0 concurrencer et affaiblir leur industrie cotonni\u00e8re avec leur produit r\u00e9volutionnaire. \u00c7a a march\u00e9. Mais les Japonais n&rsquo;ont pas \u00e9t\u00e9 les seuls perdants : l&rsquo;impact dans les C\u00e9vennes a \u00e9t\u00e9 lui aussi d\u00e9vastateur.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"http:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Loeil-du-Vigan.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-233\" srcset=\"https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Loeil-du-Vigan.jpg 1024w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Loeil-du-Vigan-300x225.jpg 300w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Loeil-du-Vigan-768x576.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Les anciennes filatures sont encore l\u00e0. Elles ressemblent \u00e0 de gigantesques paquebots de pierre amarr\u00e9s \u00e0 la rive des rivi\u00e8res dont on utilisait l&rsquo;eau pour faire bouillir en abondance les cocons fabriqu\u00e9s par les vers \u00e0 soie avant qu&rsquo;ils n&rsquo;\u00e9clatent et en retirer le pr\u00e9cieux fil (qui pouvait mesurer jusqu&rsquo;\u00e0 1 500 m\u00e8tres !). Mais la soie ne faisait pas vivre que les entreprises : elle \u00e9tait l&rsquo;affaire de tout le monde. La r\u00e9gion \u00e9tait propice pour les vers du fait de son climat chaud mais surtout parce que le m\u00fbrier y pousse bien. Ses feuilles sont la seule nourriture accept\u00e9e par le pr\u00e9cieux animal, et il en mange beaucoup. Le soin que l&rsquo;on devait leur apporter \u00e9tait tel qu&rsquo;on ne parle pas d&rsquo;\u00e9lever des vers mais de les \u00ab \u00e9duquer \u00bb. Et ici, tout le monde y prenait part. Chaque famille r\u00e9cup\u00e9rait des \u00ab graines \u00bb de vers que l&rsquo;on gardait bien au chaud dans un tiroir, voire \u00e0 m\u00eame le corps, dans des petites poches plac\u00e9es sous les v\u00eatements des femmes, pour les maintenir \u00e0 temp\u00e9rature constante. Apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9closion des \u0153ufs, on les emmenait dans la \u00ab magnanerie \u00bb, un coin de la maison am\u00e9nag\u00e9 pour le d\u00e9veloppement des vers : plac\u00e9s sur des claies, ils \u00e9taient gav\u00e9s \u00e0 longueur de journ\u00e9e de kilos et de kilos de feuilles de m\u00fbrier. Car le ver est vorace : en un mois, son poids est multipli\u00e9 par mille. Une fois les cocons pr\u00eats \u00e0 \u00eatre d\u00e9vid\u00e9s, ils \u00e9taient emmen\u00e9s et vendus aux filatures qui s&rsquo;occupaient de la suite. L&rsquo;industrie fournissait \u00e9videmment une grande quantit\u00e9 d&#8217;emplois dans la r\u00e9gion, surtout pour les jeunes femmes aux mains plus petites et plus habiles. Les conditions de travail y \u00e9taient difficiles mais pour beaucoup d&rsquo;entre elles, c&rsquo;\u00e9tait un \u00e9chappatoire aux durs travaux de la ferme. Beaucoup vivaient m\u00eame sur place, comme en pension : le r\u00e8glement y \u00e9tait strict, mais on apprenait \u00e0 vivre ensemble, surtout dans une r\u00e9gion marqu\u00e9e par les luttes entre catholiques et protestants.<\/p>\n\n\n\n<p>La soie n&rsquo;\u00e9tait donc pas qu&rsquo;une affaire d&rsquo;argent : ses fils cr\u00e9aient un maillage intangible dans tout le bassin. Tout le monde mettait la main \u00e0 la p\u00e2te. Pour les enfants, les vers \u00e9taient comme l\u2019anc\u00eatre du Tamagoshi. Ceux qui ont connu cette p\u00e9riode en parlent d\u2019ailleurs avec une certaine nostalgie. Car soudain, tout a disparu. Les filatures ont ferm\u00e9 et il n&rsquo;y avait plus de travail. Alors, les jeunes sont partis pour en trouver ailleurs. Petit \u00e0 petit, la r\u00e9gion s&rsquo;est vid\u00e9e de sa force vive. Ne restent que les b\u00e2timents vides ne servant plus \u00e0 rien. Tout d&rsquo;un coup, les fils se sont rompus.<\/p>\n\n\n\n<p>Annie a bien connu les filatures. Toute jeune adolescente, elle y a m\u00eame travaill\u00e9. Elle fait partie de ceux qui ont \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9s de quitter les C\u00e9vennes pour travailler ailleurs, comme aide-soignante. Nous sommes venus la voir dans le petit hameau du Viala, sur la commune de Saint-Martial. C&rsquo;est une amie de Matthieu, dont la maison de famille est aussi dans le village. Le p\u00e8re d&rsquo;Annie est n\u00e9 ici. Elle nous raconte la r\u00e9colte des ch\u00e2taignes, le dur quotidien des paysans. Ses parents ont d\u00fb quitter le Viala pour trouver de meilleures conditions de vie, mais ils ont voulu y revenir finir leurs jours. Malheureusement, leur vieille maison \u00e9tait pratiquement en ruines. Alors les enfants, dont Annie, ont d\u00e9cid\u00e9 de se remonter les manches pour reconstruire la maison familiale. Et ils ne se sont plus arr\u00eat\u00e9s. Une fois la maison parentale termin\u00e9e, ils se sont attaqu\u00e9s aux communs du hameau. Puisque la mairie ne voulait pas se charger de la r\u00e9habilitation d&rsquo;un hameau presque vide, ils ont eux-m\u00eames reconstruit les fontaines, remis en marche le four communal, r\u00e9tabli le syst\u00e8me d\u2019assainissement, et ramen\u00e9 de la vie dans leur petit coin perdu. Ce dont Annie nous parle, surtout, c&rsquo;est de transmission : elle a h\u00e9rit\u00e9 de ses parents beaucoup de savoir-faire. Aujourd&rsquo;hui, elle voudrait que les g\u00e9n\u00e9rations suivantes prennent la rel\u00e8ve. Elle essaye de convaincre les jeunes qui n&rsquo;ont pas grandi ici mais qui tiennent au Viala de reprendre le flambeau. Annie garde espoir, mais elle est aussi r\u00e9aliste : \u00ab Qu&rsquo;a-t-on \u00e0 offrir aux jeunes, ici, aujourd&rsquo;hui ? \u00bb, nous dit-elle. M\u00eame l&rsquo;\u00e9cole de Saint-Martial vient de fermer : il faut maintenant aller jusqu&rsquo;\u00e0 Sum\u00e8ne, \u00e0 pr\u00e8s d\u2019une demi-heure d\u2019ici, pour scolariser les enfants. Pas toujours facile pour les familles qui voudraient s&rsquo;installer. Comment retisser des fils sans le cadre du m\u00e9tier \u00e0 tisser ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0<a href=\"https:\/\/www.abreuvoirgeneral.com\/\"> l&rsquo;Abreuvoir G\u00e9n\u00e9ral<\/a> d&rsquo;Av\u00e8ze, la fondatrice, Claire, nous le confirme : la plus grande probl\u00e9matique, ici, c&rsquo;est la formation et le travail. Sans un minimum de propositions, les jeunes ne peuvent pas rester \u2013 et une fois partis, on revient rarement, ou alors bien plus tard<strong>. <\/strong>Ici, Claire essaye de poser sa pierre \u00e0 l&rsquo;\u00e9difice en proposant des espaces de travail partag\u00e9s, des services pour r\u00e9duire la fracture num\u00e9rique et faciliter l&rsquo;inclusion, des \u00e9v\u00e9nements culturels et associatifs pour rassembler la population, et m\u00eame une petite auberge pour accueillir les gens de passage. Elle voit dans la g\u00e9n\u00e9ralisation du t\u00e9l\u00e9travail une opportunit\u00e9 pour repeupler les zones plus rurales, mais il y a aussi un risque : celui de voir chacun s\u2019enfermer chez soi, devant son ordinateur, sans cr\u00e9er ces liens humains qui font tout l\u2019esprit d\u2019un territoire. En proposant cet espace de travail partag\u00e9, elle esp\u00e8re que les comp\u00e9tences s\u2019y croisent, que des rencontres se fassent, que d\u2019autres formes de solidarit\u00e9 se mettent en place. Le lieu vient d\u2019ouvrir et la mission est de taille : il ne faudrait pas que l\u2019Abreuvoir ne devienne qu\u2019un lieu de passage et de consommation parmi d\u2019autres.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces espaces de travail partag\u00e9s (coworking), qu\u2019on ne voyait jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent qu\u2019en milieu urbain, se r\u00e9pandent de plus en plus dans les villages. Cette tendance indique qu\u2019il y a un enjeu. Le maire de Causse-de-la-Selle l\u2019a bien remarqu\u00e9 : aujourd\u2019hui, les personnes s\u2019installent en milieu rural avec les m\u00eames besoins que les urbains. Elles veulent le m\u00eame confort, le m\u00eame acc\u00e8s au num\u00e9rique, aux services, \u00e0 la culture. Mais comment faire pour rendre ces territoires attrayants sans pour autant calquer un mode de vie sur le territoire qui les accueille ? Aujourd\u2019hui, le risque de voir la campagne se transformer en dortoir de luxe pour des semi-urbains qui gardent leur \u00e9nergie dirig\u00e9e vers les villes est bien r\u00e9el. Cr\u00e9er des espaces de mixit\u00e9 pour faire ensemble para\u00eet donc primordial. \u00c0 Causse-de-la-Selle, c&rsquo;est le<a href=\"https:\/\/bouilloncube.fr\/\"> Bouillon-Cube<\/a> qui s\u2019int\u00e9resse \u00e0 ces questions depuis 2006. Ici aussi, des espaces de travail partag\u00e9s sont propos\u00e9s, ainsi qu\u2019une riche programmation culturelle et artistique \u00e0 destination de tout public \u2013 y compris les enfants et les adolescents. Leur \u00ab grange \u00bb est devenue un lieu d\u2019effervescence o\u00f9 se croisent aussi bien les voisins que d\u2019autres qui n\u2019h\u00e9sitent pas \u00e0 faire jusqu\u2019\u00e0 une heure de route pour profiter de leurs activit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"381\" height=\"400\" src=\"http:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Filature-du-mazel.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-234\" srcset=\"https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Filature-du-mazel.jpg 381w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Filature-du-mazel-286x300.jpg 286w\" sizes=\"auto, (max-width: 381px) 100vw, 381px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>En visitant le Bouillon-Cube, nous faisons la connaissance de Gwen et Lucile, qui ont justement saut\u00e9 le pas en quittant Strasbourg pour venir s\u2019installer ici. Ils travaillent pour Kapta, une soci\u00e9t\u00e9 de production audiovisuelle install\u00e9e dans l&rsquo;ancienne<a href=\"https:\/\/www.lafilaturedumazel.org\/\"> Filature du Mazel<\/a>. Le b\u00e2timent a \u00e9t\u00e9 mis \u00e0 disposition, par la communaut\u00e9 de communes, pour h\u00e9berger des associations culturelles ou des artistes et leur offrir des espaces de travail. Ils sont l\u2019exemple m\u00eame que, gr\u00e2ce \u00e0 ces structures, il est possible de recr\u00e9er de l\u2019activit\u00e9 localement. Ils sont arriv\u00e9s par hasard et l\u2019opportunit\u00e9 les a faits rester. Aujourd\u2019hui, ils souhaitent m\u00eame pousser plus loin leur engagement : si, jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, les diff\u00e9rents r\u00e9sidents de la filatures \u00e9voluaient un peu ind\u00e9pendamment les uns des autres, ils essayent maintenant de se rassembler autour d&rsquo;un projet d&rsquo;\u00e9ducation autour de l&rsquo;\u00e9cologie, \u00e0 destination des habitants du territoire. La culture et les arts ont un r\u00f4le majeur \u00e0 jouer dans ces questions, depuis toujours : ils cr\u00e9ent eux aussi des liens entre les gens. Ce n&rsquo;est pas pour rien qu&rsquo;on parle de culture : elle est une part essentielle pour maintenir un territoire vivant.<\/p>\n\n\n\n<p>Reprendre des anciens lieux d\u00e9saffect\u00e9s pour les rendre aux citoyens : le mouvement n\u2019est pas nouveau. D\u00e8s les ann\u00e9es 70, la d\u00e9sindustrialisation a laiss\u00e9 derri\u00e8re elle de nombreuses \u00ab coquilles vides \u00bb : de gigantesques b\u00e2timents industriels qui avaient fait vivre des territoires entiers ont ferm\u00e9 leurs portes. Le mouvement des friches artistiques et culturelles est n\u00e9 de l\u00e0 : des artistes, surtout, se sont empar\u00e9s de ces b\u00e2timents vides pour les rendre aux citoyens, pour recr\u00e9er un autre type de lien. Puisque les habitants ne pouvaient plus s\u2019y r\u00e9unir pour le travail, on voulait les rassembler gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019art. J\u2019ai travaill\u00e9 pour plusieurs d\u2019entre eux via le r\u00e9seau<a href=\"http:\/\/teh.net\/\"> Trans Europe Halles<\/a>. Aujourd\u2019hui, ces initiatives semblent davantage port\u00e9es par des entrepreneurs que par des artistes. Cela peut poser question. Mais certaines initiatives nous le prouvent : lorsqu\u2019ils ne sont pas un but en soi, l\u2019\u00e9conomie, le travail, l\u2019argent, peuvent eux aussi participer au bien-\u00eatre d\u2019un territoire. Nous en avons vu le plus bel exemple \u00e0 Arvieu, dans l\u2019Aveyron, o\u00f9 nous avons pass\u00e9 quelques jours avant d\u2019arriver au Vigan. Nous y avons d\u00e9couvert la<a href=\"https:\/\/www.laetis.fr\/\"> SCOP La\u00ebtis <\/a>: en 1998, trois jeunes ing\u00e9nieurs cherchent \u00e0 s\u2019installer en milieu rural pour d\u00e9velopper une agence web \u00e0 destination des collectivit\u00e9s. La mairie d\u2019Arvieu leur ouvre les bras et leur propose un espace de travail dans un ancien couvent d\u00e9saffect\u00e9. La SCOP La\u00ebtis (<em>heureux <\/em>en latin) est alors cr\u00e9\u00e9e. Pour les fondateurs, l\u2019envie de participer activement \u00e0 la vie du village grandit. La coop\u00e9rative est un succ\u00e8s et leur permet de gagner suffisamment d\u2019argent qu\u2019ils remettent au service de l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral : en 2015, l\u2019\u00e9quipe d\u00e9cide de cr\u00e9er un tiers-lieu en plein c\u0153ur du village.<a href=\"https:\/\/lejardin.arvieu.fr\"> Le Jardin<\/a> est n\u00e9 : le couvent est enti\u00e8rement r\u00e9habilit\u00e9 pour devenir un espace de <em>co-working<\/em>, une m\u00e9diath\u00e8que doubl\u00e9e d\u2019un p\u00f4le num\u00e9rique ainsi qu\u2019une salle de spectacle et de conf\u00e9rence ont ouvert leurs portes. Dans la foul\u00e9e, une association est cr\u00e9\u00e9e : les<a href=\"https:\/\/paniers.loco-motives.fr\/\"> Locomotiv\u00e9s<\/a>, une plateforme de circuit-court de petits producteurs de la r\u00e9gion. Plus r\u00e9cemment, La\u00ebtis a r\u00e9cidiv\u00e9 en rachetant<a href=\"https:\/\/lechateau.arvieu.fr\/\"> le ch\u00e2teau d\u2019Arvieu<\/a> pour en faire un lieu de vie collectif servant d\u2019exemple pour de nouvelles mani\u00e8res d\u2019habiter et dans lequel seront organis\u00e9s divers \u00e9v\u00e9nements autour de la transition \u00e9cologique. Tout cela \u00e0 partir de la simple envie de quelques citoyens d\u00e9cid\u00e9s \u00e0 ce que le succ\u00e8s de leur entreprise soit mis au service du bien commun (et non l\u2019inverse).<\/p>\n\n\n\n<p>Tous ces lieux se r\u00e9unissent aujourd\u2019hui sous l&rsquo;appellation bien pratique et un peu fourre-tout de \u00ab tiers-lieux \u00bb. Le tiers-lieu, c&rsquo;est l&rsquo;espace entre le lieu de vie et le lieu de travail. Ce sont des lieux cr\u00e9\u00e9s par des citoyens pour r\u00e9pondre aux probl\u00e9matiques du territoire. Les pouvoirs publics soutiennent de plus en plus ces initiatives, bien pratiques puisqu&rsquo;elles prennent en charge des missions d&rsquo;int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral qui ne sont pas ou plus suffisamment soutenues par des volont\u00e9s politiques. Mais apr\u00e8s tout, tant mieux : dans ces lieux, c&rsquo;est l&rsquo;initiative citoyenne qui prime. Les habitants du territoire y ont la possibilit\u00e9 de reprendre une certaine autonomie, et surtout de <em>faire<\/em>, de passer \u00e0 l&rsquo;action, de s&rsquo;investir personnellement, de mettre les mains dans le cambouis, de grandir et de modeler les choses \u00e0 leur mani\u00e8re plut\u00f4t que d&rsquo;attendre que des politiques souvent ext\u00e9rieures \u00e0 leur r\u00e9alit\u00e9 ne prennent la d\u00e9cision pour eux. Comme Annie se retroussant les manches pour reconstruire les fontaines alimentant le Viala en eau. Gageons que la question de l&rsquo;ind\u00e9pendance de ces lieux va \u00eatre de plus en plus br\u00fblante dans les ann\u00e9es \u00e0 venir.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;aspect militant qui ressort de toutes ces rencontres nous touche. Les C\u00e9vennes ont de toute fa\u00e7on toujours \u00e9t\u00e9 une terre de r\u00e9sistance, depuis les huguenots jusqu&rsquo;aux maquisards. En fin de journ\u00e9e, nous retournons \u00e0 la Vis. Devant les eaux enchanteresses et glac\u00e9es de la rivi\u00e8re, nous sommes revigor\u00e9s. Il a plu hier et le vert des for\u00eats \u00e9clate, englobant d&rsquo;encore plus de tendresse les blocs de pierre sombre. Tout ici est douceur et rudesse, m\u00eame les habitants. L&rsquo;\u00e9nergie qui circule entre ces deux p\u00f4les nous rend vivants. Ici, il y a un d\u00e9fi \u00e0 relever.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"http:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Vue-sur-la-vallee.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-235\" srcset=\"https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Vue-sur-la-vallee.jpg 1024w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Vue-sur-la-vallee-300x225.jpg 300w, https:\/\/anaid-sayrin.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/Vue-sur-la-vallee-768x576.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><em>Retrouvez la s\u00e9rie de r\u00e9cits de notre tour de France <a href=\"http:\/\/anaid-sayrin.com\/index.php\/category\/carnetdevoyage\/tour-de-france\/\">par ici<\/a>.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans les contes, il y a toujours une fronti\u00e8re \u00e0 traverser pour rentrer dans un pays magique : passer de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;une rivi\u00e8re, s&rsquo;enfoncer dans une for\u00eat, ouvrir une porte myst\u00e9rieuse. Ce sont des mondes de l&rsquo;entre-deux, un passage entre ici et l\u00e0-bas. Pour nous, cette fronti\u00e8re a \u00e9t\u00e9 l&rsquo;A75. Peut-\u00eatre pas aussi myst\u00e9rieux [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":231,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[6,8],"tags":[],"class_list":["post-230","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-carnetdevoyage","category-tour-de-france"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/anaid-sayrin.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/230","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/anaid-sayrin.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/anaid-sayrin.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/anaid-sayrin.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/anaid-sayrin.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=230"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/anaid-sayrin.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/230\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":243,"href":"https:\/\/anaid-sayrin.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/230\/revisions\/243"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/anaid-sayrin.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/231"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/anaid-sayrin.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=230"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/anaid-sayrin.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=230"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/anaid-sayrin.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=230"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}