{"id":83,"date":"2023-03-14T18:50:00","date_gmt":"2023-03-14T17:50:00","guid":{"rendered":"http:\/\/anaid-sayrin.com\/?p=83"},"modified":"2023-04-10T16:58:30","modified_gmt":"2023-04-10T14:58:30","slug":"mirage-vaisselle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/anaid-sayrin.com\/index.php\/2023\/03\/14\/mirage-vaisselle\/","title":{"rendered":"Mirage Vaisselle"},"content":{"rendered":"\n<p>Je plonge mes mains dans l\u2019eau translucide, direct dans le sable blanc. Des grains roulent entre mes doigts ; les vagues viennent se coucher sur mon ventre, y cr\u00e9ent des remous qui montent, qui descendent, qui montent, qui descendent. Le soleil tape sur mon visage, d\u00e9tend ma peau \u00e0 force de caresses br\u00fblantes. Je sais que si je tends la main, je peux effleurer des coraux, des coquillages. Je pourrais presque cueillir un de ces poissons multicolores qui poussent en bouquet dans ces eaux de fin du monde. Je sais que sous la surface transparente de l\u2019eau se trouve le lieu de tous les possibles, de toutes les magies. Tous les chemins m\u00e8nent au rivage, dit-on, mais celui sur lequel je suis assise me convient tr\u00e8s bien.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne te vois pas. Tu es quelque part derri\u00e8re moi, pas besoin de me retourner, de lever les yeux, je le sais tr\u00e8s bien. Tu marches sur la plage, si lentement, si doucement que tu ne fais pas un bruit. Ou bien un bruit si fin, si infime que le son de l\u2019oc\u00e9an qui m\u2019emplit les tympans en continu le recouvre. Mais il y a ta pr\u00e9sence comme un coup de soleil qu\u2019aucun bruit, qu\u2019aucune odeur ne peut recouvrir. Tu es l\u00e0, derri\u00e8re moi, et l\u2019infini ne me fait pas peur.<\/p>\n\n\n\n<p>Je plonge mes mains dans l\u2019eau qui \u00e9cume et j\u2019attrape une assiette. Je rajoute machinalement du liquide vaisselle sur l\u2019\u00e9ponge et je la nettoie en regardant le mur \u00e9rig\u00e9 devant moi. Des grains de riz s\u2019accrochent sur la fa\u00efence et je les gratte avec mes ongles. Mes mains s\u2019ouvrent un peu trop brusquement, et le bruit de la vaisselle qui tombe sur l\u2019inox me r\u00e9veille une seconde, le temps d\u2019une vague de sanglots qui fait tressaillir mon ventre, qui monte, qui descend, qui monte, qui descend. Un rayon de soleil traverse la vitre et me frappe en plein sur la joue gauche. Comme apr\u00e8s une gifle, mon visage chauffe.<\/p>\n\n\n\n<p>Je plonge mes mains dans l\u2019eau. Un verre me glisse entre les doigts et puis se brise sur le rebord. Goutte \u00e0 goutte, le sang coule et se m\u00e9lange \u00e0 la mousse, circonvolutions rouge\u00e2tres comme un cerveau qui se d\u00e9sagr\u00e8ge dans du d\u00e9tergent. Mon petit paradis s\u2019est entach\u00e9 d\u2019h\u00e9moglobine et de bouts de verre, tranchant tous les possibles qu\u2019il y avait sous l\u2019eau, lac\u00e9rant notre avenir d\u00e9j\u00e0 rid\u00e9, laiss\u00e9 mou juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du trou d\u2019\u00e9vacuation. \u00c0 moins que ce ne soit qu\u2019un bout de tomate cuite.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne te vois pas, ce qui est bien normal puisque tu n\u2019es plus l\u00e0. Une fois le robinet \u00e9teint, je n\u2019entends plus le bruit de la mer mais un silence qui me r\u00e9p\u00e8te ce couperet absurde : tu n\u2019es plus l\u00e0, tu n\u2019es plus l\u00e0, tu n\u2019es plus l\u00e0. Ma joue a chaud, mon dos a froid. Mon horizon se r\u00e9sume \u00e0 cet \u00e9cran t\u00e9l\u00e9 o\u00f9 la vie toute aussi d\u00e9sesp\u00e9rante d\u2019autres personnes s\u2019affiche, sc\u00e9naris\u00e9e, musicalis\u00e9e, comment\u00e9e. La boite \u00e0 r\u00eave me vend ma vie avec de la musique qui tache et je me dis que le jour o\u00f9 les images de cette boite ont commenc\u00e9 \u00e0 imiter notre quotidien, on aurait du se douter que quelque chose allait foirer, qu\u2019on allait tous finir par crever l\u2019\u00e9cran et finir direct la t\u00eate dans le mur derri\u00e8re le meuble t\u00e9l\u00e9. J\u2019essuie ma vaisselle. Cette autre femme en miroir a l\u2019air de beaucoup plus s\u2019\u00e9clater devant son \u00e9vier \u00e0 elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais j\u2019ai ouvert les yeux et il y a dans mon regard les eaux de fin du monde, et la femme s\u2019y noie sans que je n\u2019y fasse rien. Elle s\u2019agite et se meurt au fond de l\u2019oc\u00e9an turquoise qui pulse dans ma m\u00e9moire. Je ne veux pas la laisser faire. Pas de cadavre dans mon \u00c9den.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors j\u2019en prends un (cachet). Et deux.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette r\u00e9alit\u00e9 se dissout dans un bain de chimie. Je monte doucement l\u2019\u00e9chelle des mol\u00e9cules qui m\u2019am\u00e8ne dans le cosmos. C\u2019est l\u00e0 que je t\u2019ai couch\u00e9. Tu dors recroquevill\u00e9 sur le plateau de la Grande Ourse, tes deux poings encore serr\u00e9s tout pr\u00e8s de ton visage. Tu es l\u00e0, apais\u00e9 enfin, et je sais que tu m\u2019attends.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans trois cachets, comme tous les soirs, je serai couch\u00e9e pr\u00e8s de toi \u00e0 respirer ta peau, \u00e0 passer sur tes bras mes doigts.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans trois cachets, comme tous les soirs, je serai revenue l\u00e0, des mois et des mois en arri\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais voil\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne viendrai plus te rejoindre dans le cosmos.<\/p>\n\n\n\n<p>Parce que la boite est vide, d\u00e9j\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis aussi parce que\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Les mains dans la mousse, j\u2019ai vu.<\/p>\n\n\n\n<p>Ma mer de fin du monde est l\u00e0, au creux de moi. En fermant les yeux pour m\u2019y plonger dedans, je sais que je peux y retrouver le sel qui donne un go\u00fbt \u00e0 mes r\u00e9veils, pendant que toi, dans le cosmos, tu dors, tu dors, tu dors, et que je me tape toute la vaisselle.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je plonge mes mains dans l\u2019eau translucide, direct dans le sable blanc. Des grains roulent entre mes doigts ; les vagues viennent se coucher sur mon ventre, y cr\u00e9ent des remous qui montent, qui descendent, qui montent, qui descendent. Le soleil tape sur mon visage, d\u00e9tend ma peau \u00e0 force de caresses br\u00fblantes. 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