La fille qui marque pas

Je suis une fille qui marque pas.

J’explique tout de suite, avant qu’il y ait des malentendus. Le rouge à lèvre, par exemple, ça ne tient pas sur moi. J’ai beau étaler, des couches et des couches de couleur sur mon visage, ça disparaît. Je marque pas. Mais bon, s’il n’y avait que ça. Je ne vous parle pas du mascara, du fard à paupière, le blush laissez-moi rire, rien, rien, rien sur ma peau.

Et les bleus, c’est pareil. On peut se dire que c’est pratique, esthétique, fantastique, on peut se dire que ça permet de se cogner aux coins de la vie sans avoir peur puisqu’il n’y aura pas de traces. Sauf que je suis une fille qui marque pas, pas une fille qui ne ressent rien. Du coup j’ai mal, mais ça ne se voit pas. Et si ça ne se voit pas, comment voulez-vous qu’on comprenne que vous êtes tombé pour de vrai, que c’est pas des manières si vous pleurez, comment voulez-vous qu’on vous console? Comment-voulez-vous qu’on prenne soin de vous si c’est pas marqué sur votre peau que vous en avez besoin? Comment voulez-vous qu’on fasse attention sans signalisation, sans panneau comme on voit sur les routes, des grands signes pour qu’on ralentisse et qu’on regarde ? Comment voulez-vous qu’on arrête de vous frapper si votre corps fait croire qu’il peut encore ?

Moi, j’ai toujours dit : si Dieu a voulu qu’on ait des bleus quand on reçoit des coups, c’est pas pour faire joli. C’est pour dire qu’il est temps d’arrêter.

Pendant longtemps, j’ai voulu forcer ma peau à se colorer. J’ai gribouillé mes bras, mes jambes, avec des stylos, des feutres, des marqueurs. Des tatouages, aussi. Vous n’imaginez pas combien de tatouages j’ai, en vrai. Bien plus que tous ceux des membres d’un club de motards réunis, je suis sûre.

Tout ça n’a rien donné, rien de rien, alors j’ai corsé l’affaire. Je me suis cognée sur des meubles, sur des murs, sur des poteaux, sur des abribus. Dans la rue, dès que je croisais quelque chose qui pouvait faire l’affaire, je fonçais dedans en faisant croire que j’avais pas bien les yeux en face des trous. Ca m’a valu des pommes mais toujours pas de bleus. Alors je me suis cognée aux gens. Dès qu’il y avait une bagarre, une mêlée, j’en étais, je me jetais dedans tête la première, dans l’entremêlement des corps, des coups de poing, des coups de pied. Je provoquais les pires brutes pour qu’elles me frappent plus fort, je trainais autour des stades, dans les pubs glauques, dans tous les coupe-gorges de la ville, dans tous les coins louches. Je ressortais parfois ensanglantée mais toujours du sang des autres.

Alors j’ai supplié pour qu’on me morde, pour qu’on me griffe, pour qu’on me roue de coups, pour qu’on me blesse, pour qu’on me tue. Toujours plus, toujours plus fort pour être cabossée dehors comme dedans. Je ne comprenais pas cette peau qui voulait rien savoir, qui continuait à être vierge quand j’étais toujours plus sale.

J’avais pas pris les choses par le bon bout, faut croire.

Un jour, un garçon m’a embrassée, juste là, dans le cou. Et mon cou a bleui. Et tout mon corps a bleui. A fleuri. Des bleus, des bleus de partout, et puis toute l’encre que je m’étais griffonnée est remontée et ça a coulé, coulé, coulé comme ça pendant des jours et des jours, des fleuves d’encre qui gouttait de ma peau toute bleue. C’est là qu’on a compris que c’était pas que je marquais pas mais que j’absorbais tout. J’aurais pu en absorber encore longtemps, des coups.

Ma peau est redevenue normale quand elle a tout évacué. Mais aujourd’hui encore, à chaque baiser de ce garçon, un bleu éclot à l’endroit où ses lèvres se posent. Et je chéris ces bleus comme on chérit la vie quand elle est en couleur.

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