Je t’ai écrit des chrysanthèmes

- Bonjour.

Je t’ai acheté des chrysanthèmes.

C’est un peu con, non ?

Ça fait longtemps que nous ne nous sommes pas vus, très longtemps, et voilà que je débarque avec des chrysanthèmes. Je suis venue… pour te raconter mon histoire. Il parait qu’il faut le dire avec des fleurs, alors voilà. Je suis venue te la raconter avec des fleurs.

Tu connais l’histoire des symboles floraux ?

C’est quelque chose de passionnant. Du temps de la peinture symbolique, une simple fleur pouvait dire des milliards de choses. La passiflore, par exemple : chacune de ses parties raconte une étape de la Passion du Christ.

– (…)

– Tu bailles. Tu t’en fous.

– (…)

– Moi, je ne sais pas bien quelle est la signification des chrysanthèmes, mais depuis toujours, elles m’accompagnent partout, elles me poursuivent. Ça fait trois mois maintenant que je suis partie. Je devais… me cacher, me dissoudre dans l’air. Disparaitre. Je sentais le monde entier se rétrécir autour de moi, j’avais les bords de la planète autour des bras qui m’enserraient, qui m’enserraient. Dans mes narines, dans mes poumons, du monoxyde de carbone et un plafond en guise de ciel. Je suis partie, peu importe où, peu importe comment, la destination est sans importance, ce qui compte, c’est la fuite. Et il fallait fuir, me vider de tout cet air là qui devenait nauséabond, percer des trous dans ma carcasse pour qu’elle s’aplatisse et s’affaisse. Et un trou, j’en ai percé un, un gigantesque : j’ai ouvert grand la bouche pour que ça sorte putain pour que ça sorte une bonne fois pour toute tout ce fiel, toute cette laideur. J’ai ouvert la bouche et j’ai crié, un long cri continu, d’abord petit, un peu comme un filet de bave, et puis de plus en plus grand, de plus en plus fort, et j’ai crié toutes dents dehors, bouche béante, j’ai crié sans m’arrêter et mon cri ressemblait parfois à un rire. Je ne pouvais plus m’arrêter, c’était comme si tout l’acide qui me rongeait l’édifice sans même m’en apercevoir, toute cette rancœur, tout ça, tout cet amas coulait en dehors de moi, comme si on me tirait tous les intestins, et c’est très long les intestins, on n’imagine pas, comme si on déroulait mes tripes, mes alvéoles, mon cerveau, tout sortait comme un long fil, une pelote qui se dépelote, un détricotage, enfin tu vois l’idée.

J’ai essayé de m’arrêter pour garder quelques mailles, un peu de réserve, quelque chose qui me ferait tenir debout, mais il n’y avait rien à faire. Je continuais à vomir mon filet de voix. Ça a duré, ça a duré des mois.

Alors j’ai pris un stylo et j’ai rajouté un « e » accent aigu. J’ai écrit, et ma voix s’est tue. La bille au bout de mes doigts à tout retricoté, mon filet de voix s’est transformé en lignes et puis des phrases sont nées. Je suis restée les yeux collé à mon papier, amarrant mes yeux à l’encre pour ne plus dériver. J’ai écrit, un long cri silencieux. J’ai écrit, et j’écrirai encore, le temps de tout reconstruire. Je n’utiliserai plus ma voix, je cède mes lèvres à mes mains, ma langue à mes ongles, mes cordes vocales à mon stylo.

C’est pour ça que je préfère ne rien te dire et te filer des chrysanthèmes. C’est tout ce que j’ai trouvé pour te faire comprendre d’un seul coup de paupière tout ce que je voulais te dire.

Je suis partie pour rien, et je suis là pour rien. Je suis une femme qui crie sans thème, qui trimbale sa douleur comme on trimbale sa vie.

T’as lu Electre ? Hé ben pareil.

Cette douleur là, je l’ai hurlée et je l’ai transformée en fleurs, en fleurs qui s’étalent là, de lignes en lignes, des fleurs que je dessine par pétale, lettre par lettre.

Je t’offre en silence mon bouquet de voix.
Je t’offre en silence mon testament.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>