A Paris – bus et déchirements

Depuis quelques jours, je réécoute en boucle cette chanson interdite. J’ai certaines superstitions comme ça, des vêtements que je ne mets plus ou des albums que je n’écoute plus parce que les dernières fois que je les ai portés / écoutés / aimés ont été des jours douloureux. Alors je les ai remisés dans un coin et essaye de les garder le plus à distance possible.

Mais cette fois, je ne sais pas… J’étais dans le bus de nuit, il y a quelques jours. Il faut savoir que le bus de nuit est peut-être l’un de mes endroits préférés sur Terre. J’aimerais ne faire que ça, regarder Paris défiler sous les réverbères en écoutant mes playlists nocturnes. Elles ne sont pas anodines, ces playlists, elles sont choisies avec soin.

Parce qu’il s’en est passé des choses dans ces bus de nuit. J’y ai vécu des passions aussi courtes qu’intenses,  j’y ai retrouvé des bouts de rêve sur le coin des fauteuils, j’y ai senti l’inspiration revenir en voyant, fugace, une scène se dérouler sous mes fenêtres, j’y ai pleuré, beaucoup, après une de ces trop nombreuses soirées à vouloir m’abimer au contact d’un autre, je m’y suis torturée l’esprit à penser à la poésie, à l’émerveillement, au quotidien – j’y ai eu parfois de grandes conversations tortueuses avec d’autres mais pour moi, un périple en bus de nuit se fait en solitaire. Chaque retour est un poème qui se compose en mélangeant la faune absurde de Paris by night et mes fantasmes que j’écris  sur les vitres. Et dans ces moments-là, même pendant les nuits de larmes, je me sens bien. Alors non, toutes les chansons ne conviennent pas à ces retours-là. Il faut qu’elles soient aussi intenses que le voyage.

Et donc, on y est. Il y a deux jours, dans ce bus de nuit à quatre heure du matin. J’ai encore dans la tête les phrases d’un couple qui se déchire et je pense alors à mes déchirures à moi. Aux retours. Et là, soudain, cette envie, ce besoin de ressortir cette chanson, malgré tous les interdits. Une reprise de « Ne me quitte pas » en anglais, avec des paroles et un fond forcément très différent. La première fois que j’ai entendu cette chanson, je n’ai pas tant ressenti le besoin, l’angoisse de la perte ou les sacrifices qu’on est capable de faire pour un petit bout de l’autre, non, pas tant ça qu’un monde qui s’écroule, et toutes les choses qu’on perd quand une poésie meurt. Et cette chanson-là, je l’ai écoutée, réécoutée, écoutée encore à m’en rendre malade il y a quelques années. Je traversais à ce moment là la rupture la plus douloureuse qu’il m’ait été donné de vivre. Non pas parce qu’il s’agissait de la fin d’une histoire de couple, mais celle d’une histoire d’amitié devenue trop ambiguë pour se supporter elle-même.

Tout s’est passé de la manière la plus stupide. C’était une histoire simplissime, l’impression d’avoir en face de soi, sans l’avoir cherché ni réalisé tout de suite, quelqu’un d’unique, qui transfigure même tout votre quotidien, qui vous donne des ailes, que vous êtes impatients de retrouver chaque semaine comme un gamin attend avec impatience les vacances pour revoir son pote de Biarritz. C’était ce degré là de simplicité, parce qu’on n’avait rien vu venir : il n’y a pas eu d’explosion, de révélation, d’instant magique. Nous nous étions immiscés doucement l’un dans la vie de l’autre sans vraiment nous en rendre compte – et c’était parfait comme ça. Sauf que nous n’étions plus des enfants se retrouvant une fois par an sur les plages des vacances, sauf qu’on finit toujours par remettre la simplicité en question, et qu’on ne peut pas s’empêcher d’aller voir un peu plus loin, juste comme ça, pour voir s’il n’y a pas moyen de. Alors on pousse une porte – celle de sa chambre – et on se rend compte trop tard qu’on a franchi une limite interdite et que l’histoire est à jamais gâchée parce qu’elle était simple, beaucoup trop simple justement, et qu’on ne pourra jamais revenir à ce niveau de simplicité après autant de confusion. Il parait qu’il faudrait crier un mois non-stop pour évacuer toute l’adrénaline accumulée pendant un saut à l’élastique. Ici, pareil : il aurait au moins fallu une double amnésie et prier pour que le destin nous accorde la chance d’une nouvelle rencontre pour retrouver la simplicité.

Qu’est-ce que j’ai pu l’écouter cette chanson après ça… Les paroles hurlaient dans ma tête à longueur de journée à m’en rendre dingue. C’était tout ça que j’aurais voulu lui dire. J’aurais voulu lui dire… Ne me laisse pas là parce que tu as été la seule personne, toutes ces années, à qui je n’ai pas menti. Ne me laisse pas là parce que tu étais mon joyau, un îlot de douceur et là, tu vois, ce n’est plus un trou que j’ai dans le ventre mais un cratère qui va m’engloutir toute entière. Ne me laisse pas là avec toute cette décharge d’amour qu’on n’a même pas eu le temps de consumer parce que qu’est-ce que je vais faire avec ça, moi, toute seule avec ce truc immense alors que tu étais devenu le seul – le seul – que j’arrivais à supporter ?

J’avais tout ça à dire mais voilà, je ne lui ai rien dit. J’ai simplement laissé cette chanson parler à ma place.

Peut-être était-ce à la même période, peut-être pas exactement mais toujours est-il que je m’en suis souvenue après ça. J’étais en voiture avec mon père. Mon père, souvent, ne sait pas comment aborder des sujets difficiles. Il use de métaphores, il prend des chemins détournés. Lui aussi est sans doute un peu poète. Nous écoutions la radio, et puis est passée « Ne me quitte pas », justement, en français cette fois. A la fin, mon père m’a dit : « Je n’aime pas cette chanson. Ce n’est pas ça l’amour, ce n’est pas devenir « l’ombre de son chien ». On ne peut plus parler d’amour quand on en arrive là. On ne devrait jamais en arriver là. »

Alors je ne sais pas où l’histoire s’est arrêtée, à quel moment elle a vraiment basculé pour « en arriver là ». Lui et moi, on ne se voit plus. On se croise, mais on ne se voit plus. Comme de tout, on finit par s’en remettre, plus ou moins. La peine quitte le corps entier pour se loger dans une partie du cerveau.

Mais cette chanson… cette chanson réveille systématiquement, et toujours intacts, les sentiments de l’époque. La révolte, l’abandon. Et le souvenir d’un rayon de soleil passant par la lucarne, le coin de ciel bleu derrière et la douceur infinie de cet instant qui fut finalement le rocher sur laquelle notre histoire s’est crashée.

Si tu pouvais ne pas me porter la poisse, cette fois, Emiliana, ce serait sympa.

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